Les Loups de Yela
Trahis par l'Empire.
Effacés de l'histoire.
Opération Silence Spectral
Pyro III (Bloom) — 2934
Le dossier tenait sur une page. Une seule.
Prax le relut trois fois dans la lumière bleutée de la soute du Cutlass, espérant que les mots changeraient entre deux lectures. Ils ne changèrent pas. Faction dissidente des Citoyens pour la Prospérité. Laboratoire clandestin identifié sur Bloom, système Pyro. Développement suspect d'armes de destruction massive. Neutraliser l'installation. Ne laisser aucun survivant.
Il glissa la main dans la poche de cuisse gauche et toucha le petit holo-cadre qu'il y gardait. Sa fille, trois ans, le visage barbouillé de glace à la fraise dans un parc d'Area 18. Il ne regardait jamais la photo avant une mission. C'était une règle qu'il s'était fixée il y avait longtemps, parce qu'un homme qui pense à ses enfants est un homme qui hésite, et un homme qui hésite meurt. Il ne regarda pas la photo. Mais ses doigts restèrent sur le cadre une seconde de trop.
Il posa le datapad sur la table et se tourna vers son équipe.
La soute du Cutlass de tête n'était pas conçue pour le confort. Sièges boulonnés au plancher, éclairage fonctionnel et l'odeur caractéristique de tout vaisseau Drake — ce mélange de polymère surchauffé et de graisse de joint hydraulique. Trois Cutlass transportaient les dix-huit membres de la Task Force à travers le vide entre le jump point Stanton-Pyro et leur cible. Cinq heures de transit pour se préparer à quelque chose qui ne nécessitait, sur le papier, aucune préparation.
C'était précisément ce qui dérangeait Prax.
Vingt ans dans la Navy, dont quatorze dans les opérations clandestines, lui avaient appris à se méfier de la simplicité. Les vraies missions n'étaient jamais simples. Les briefings courts signifiaient soit que l'information était incomplète, soit que quelqu'un avait décidé qu'il n'avait pas besoin de savoir. Dans les deux cas, la merde était au bout du chemin.
Echo n'était pas une unité ordinaire. Techniquement, elle n'existait pas. Aucun organigramme de la Navy ne mentionnait la Task Force Echo. Aucun registre de personnel ne contenait leurs noms véritables. Les Marines avaient leur base sur Corin, dans le système Kilian, où ils s'entraînaient sur la toundra gelée d'une planète naine interdite d'approche — visibles, redoutés, déployés quand l'Imperator voulait que l'ennemi sache que l'Empire frappait. Echo était l'autre versant. Le versant que personne ne voyait. Les missions que les Marines ne touchaient pas parce qu'elles ne devaient pas avoir de nom.
Leur couverture officielle : liaison sécuritaire interentreprises, basée à Stanton. Un titre assez ennuyeux pour ne jamais attirer l'attention. Stanton était parfait pour ça — un système entier vendu aux corporations, quatre planètes privées où l'UEE n'assurait plus le maintien de l'ordre. Hurston Dynamics, ArcCorp, Crusader Industries, microTech : chacune gérait sa propre sécurité, ses propres lois. La Navy avait officiellement quitté le système en 2865, quand elle avait cédé les chantiers navals de l'atmosphère de Crusader. Officiellement.
En réalité, Stanton était un carrefour — un jump point vers Pyro, la frontière anarchique, et un autre vers Terra, le cœur politique de l'Empire. La Navy avait besoin d'yeux et de griffes dans cette zone grise. Echo était ces griffes. Dix-huit opérateurs, trois Cutlass, des identités civiles si solides que leurs voisins sur ArcCorp et Hurston les croyaient consultants en gestion des risques.
Leurs familles y vivaient aussi. Des enfants qui allaient à l'école dans le Workers District de Lorville ou dans les tours résidentielles d'Area 18, ignorant que papa ou maman ne partait pas en « déplacement professionnel » mais franchissait des jump points vers des systèmes où le droit UEE n'était qu'un souvenir.
Saros leva la tête de la caisse de matériel médical qu'il inspectait pour la troisième fois. Son crâne rasé luisait sous les néons du Cutlass. Trente-cinq ans, pas un cheveu, et des mains de chirurgien qu'il passait le plus clair de son temps à utiliser pour soigner les gens plutôt que les blesser.
« C'est léger. »
Ce n'était pas une question. Prax le regarda.
« Le briefing. C'est léger. Pas de reconnaissance préalable. Pas de sources confirmées. Pas de plan d'extraction si ça tourne mal. On nous envoie dans un système sans loi liquider une cible sur la base d'un paragraphe. »
À l'autre bout de la salle, Mout éclata de rire — ce rire bref et sec qui était sa réponse à tout, de la blague de mess à l'annonce d'un tir de barrage. Court sur pattes, des épaules de lutteur et un visage qui n'avait jamais rencontré un rasoir de très près, Mout était l'expert CQB d'Echo — le premier dans la porte, le dernier à reculer. Il avait un don pour le combat rapproché qui relevait de l'instinct animal et un humour qui relevait du mécanisme de défense.
« Saros, mon frère. On est Echo. Depuis quand on a besoin d'un plan ? »
« Depuis qu'on est vivants, Mout. Et je compte bien le rester. »
Cook ne dit rien. Assis dans le siège le plus éloigné, les mains serrées autour d'un gobelet de café dont le contenu n'était que partiellement du café, il fixait un point au-delà de la cloison. Avant le décollage, il avait fait ce qu'il faisait toujours : versé une goutte de son café sur le plancher du Cutlass, du bout du gobelet, en un geste si discret qu'il fallait le connaître pour le remarquer. Quand Saros lui avait demandé, des années plus tôt, Cook avait répondu : « C'est pour ceux qu'on va perdre. » Personne n'avait posé la question une deuxième fois. Cook était gentil — d'une gentillesse qui détonnait dans une unité d'opérations clandestines, le genre d'homme qui retenait les noms de vos enfants et vous demandait des nouvelles. C'était aussi un homme qui buvait trop depuis la mission sur Vega, et tout le monde le savait, et personne n'en parlait, parce que Cook sobre valait mieux que la plupart des opérateurs à leur meilleur.
Et puis il y avait Ange.
Ange ne parlait pas quand il n'avait rien à dire, ce qui, dans l'économie verbale de l'équipe, le rendait presque muet. Un mètre quatre-vingt-quinze, mince comme un poteau de coursive, un calme si profond qu'on aurait pu le confondre avec de l'indifférence — sauf que les yeux trahissaient autre chose. Ange voyait tout. Il enregistrait les détails comme d'autres respirent : automatiquement, sans effort, sans fin. C'est pour ça qu'il était éclaireur. C'est pour ça qu'il entrerait le premier.
Prax rangea le datapad dans sa poche de cuisse et s'adressa à l'ensemble de la salle.
« On exécute le briefing tel quel. Formation losange. Ange en éclaireur. Mout, tu prends l'avant-garde. Saros, tu restes au centre avec l'équipe médicale. Cook, flanc gauche. Questions ? »
Personne n'en posa. Pas parce qu'il n'y en avait pas, mais parce que les questions qu'ils avaient — pourquoi un briefing si léger ? pourquoi pas de reconnaissance satellite ? pourquoi les CFP, un groupe de citoyens que personne n'avait jamais pris au sérieux, auraient-ils soudain les moyens de développer des armes sur une planète oubliée de Pyro ? — étaient des questions auxquelles Prax n'avait pas de réponse. Et poser des questions sans réponse avant une opération, c'était semer le doute. Le doute tuait plus sûrement qu'une balle.
Le jump point Stanton-Pyro n'avait rien de spectaculaire. Trente secondes de nausée et de lumière bleutée, puis l'émergence dans un système différent. Mais le jump point vers Pyro avait une particularité : la lumière y était plus sale, plus orange, comme si le soleil malade du système de l'autre côté imprégnait déjà le tunnel de sa radiation.
Les trois Cutlass émergèrent dans l'espace de Pyro et furent immédiatement frappés par l'alerte de radiation des capteurs. Rien de critique — les boucliers encaissaient — mais le voyant ambre qui clignotait sur la console rappelait qu'ici, même le vide essayait de vous tuer.
Mout se pencha vers le cockpit.
« Cook, tu veux entendre une blague ? »
« Non. »
« Tu sais pourquoi Drake met pas de sièges éjectables sur les Cutlass ? »
« Mout. »
« Parce que le vaisseau entier est un siège éjectable. »
Cook ferma les yeux. Un sourire — le premier depuis le décollage — tira le coin de sa bouche. Le genre de sourire qui ne durait qu'une seconde, mais que Mout guettait comme un prédateur guette un signe de vie. C'était ça, le rôle de Mout. Maintenir les gens en vie à l'intérieur avant que les balles ne menacent l'extérieur.
Bloom apparut dans la verrière du cockpit comme une larme de glace suspendue dans le noir.
Vue de l'espace, la troisième planète de Pyro était d'une beauté traîtresse — des étendues de blanc et de bleu-vert, là où la glace cédait à des mers d'eau salée dans les zones tempérées. L'étoile de Pyro, orange et instable, projetait une lumière rasante qui faisait briller la surface comme du verre brisé. Pyrotechnic Amalgamated avait tenté d'exploiter Bloom pendant un siècle avant d'abandonner en 2563, laissant derrière elle des baraquements miniers, des centres de traitement et des fantômes de métal que les squatteurs avaient depuis transformés en campements de fortune.
Pendant la descente atmosphérique, l'étoile de Pyro leur envoya un rappel. Une éruption solaire frappa les boucliers du Cutlass de plein fouet — le cockpit se teinta de rouge sang pendant trois secondes, les instruments décrochèrent, les écrans clignotèrent, et un grondement sourd traversa la coque comme le roulement d'un tonnerre lointain. Puis tout revint. Mout, agrippé à la poignée de soute, lâcha dans le silence qui suivit :
« Même le soleil veut pas qu'on soit là. »
Personne ne rit.
L'installation cible se trouvait à sept kilomètres au sud-est de Frigid Knot, enfouie dans un ancien complexe de traitement minier — murs de béton renforcé à demi enterrés dans la glace, à peine visible depuis l'orbite. Les trois Cutlass se posèrent à deux kilomètres, dans une dépression naturelle du terrain. Prax ouvrit la rampe arrière et le froid de Bloom lui mordit le visage.
Ce n'était pas le froid de l'espace. L'espace, c'est un froid propre. Le froid de Bloom était vivant. Il avait de la masse, de la texture, une volonté presque. Il se glissait sous les joints de l'armure, s'infiltrait dans les muscles, transformait chaque respiration en un acte de volonté.
Quarante minutes de marche en formation losange. Quarante minutes de vent, de glace et de silence radio. À mi-chemin, Mout glissa sur une plaque de glace noire. Cook le rattrapa par le harnais sans un mot. L'installation apparut comme une cicatrice dans le blanc — des angles rectilignes là où la nature n'en produisait pas. Pas de véhicule à l'extérieur. Pas de lumière. Juste du béton, de la glace, et le sifflement du vent.
Devant le sas, Mout tapa sur l'épaule d'Ange. L'éclaireur ne se retourna pas.
« Si c'est vide, je t'offre un verre à Grim HEX. »
Ange, sans bouger la tête, les yeux rivés sur le panneau de contrôle :
« Tu me dois déjà quatorze verres. »
Le sas extérieur n'était pas verrouillé.
Ange s'immobilisa devant la porte, une main sur le panneau de contrôle, l'autre sur la crosse de son arme. Ses senseurs thermiques n'affichaient rien. Pas de chaleur corporelle. Pas de système actif. Une installation de recherche en fonctionnement devrait émettre de la chaleur. Ce qu'Ange avait devant lui, c'était un trou noir. Et Ange avait vu suffisamment de trous noirs dans sa carrière pour savoir ce qu'ils contenaient généralement.
« Commandant. Aucun mouvement. Aucune signature thermique. L'installation est froide. »
Il poussa le sas. Le mécanisme céda sans résistance — simplement déverrouillé, comme si quelqu'un était parti en oubliant de fermer. Premier signal.
Le corridor principal s'ouvrit devant lui. Étroit, bas de plafond, murs de béton préfabriqué minier. Les lumières de secours clignotaient dans un cycle lent — orange, noir, orange — projetant des ombres rampantes sur les parois. L'air sentait le froid, le métal, et quelque chose de chimique. D'antiseptique. Et sous cette odeur, plus ténue — l'odeur de la mort qui n'avait pas encore eu le temps de devenir putréfaction dans l'air glacé de Bloom. Des gouttes d'eau gelée pendaient du plafond comme des stalactites miniatures. Le chauffage avait été coupé — récemment. L'installation mourait de froid.
Deuxième signal.
La première salle était un réfectoire. Huit tables en métal, des plateaux encore posés, de la nourriture figée par le gel dans les assiettes. Des tasses de café intactes, le liquide transformé en glace noire. Les chaises étaient reculées — les gens s'étaient levés, mais pas dans la panique. Calmement. Comme si quelqu'un leur avait demandé de se rendre dans une autre pièce. Et il y avait autre chose — un son. À peine audible. Un terminal audio, dans le coin, jouait encore de la musique en boucle. Un morceau classique, déformé par des haut-parleurs mourants, réduit à un filet de notes qui se répétaient dans le vide comme un souvenir. Ces gens mangeaient en écoutant de la musique. C'étaient des gens.
Ange fit signe à Mout. L'expert CQB le rejoignit, balaya la salle du regard, et pour la première fois depuis qu'Ange le connaissait, ne commenta pas.
La deuxième salle était un laboratoire. Terminaux scientifiques alignés en rangées, hottes d'extraction chimique, spectromètres, centrifugeuses — du matériel de recherche de pointe, pas le genre qu'on trouve dans un repaire de terroristes. Des tableaux moléculaires couvraient encore un mur d'affichage holographique qui clignotait faiblement. Ange ne comprenait pas la chimie, mais il comprenait la disposition d'un lieu de travail. Ces gens ne fabriquaient pas des armes. Ils fabriquaient quelque chose d'autre. Sur un rebord, trois pots de plantes mortes — des feuilles brunes, recroquevillées, tuées par le froid quand le chauffage avait cessé. Le détail mit Prax mal à l'aise sans qu'il sache pourquoi. Peut-être parce que les gens qui cultivent des plantes ne fabriquent généralement pas d'armes de destruction massive.
Les terminaux avaient été éventrés. Systématiquement — pas à la hâte, mais avec méthode, chaque disque de stockage arraché, chaque nœud de données physiquement détruit. Ange remarqua des marques de bottes sur le sol. Pas les empreintes larges de l'équipement minier. Des semelles tactiques, militaires, récentes. Deux types différents. Au moins deux équipes étaient passées avant Echo.
La troisième salle était un dortoir. Lits simples, effets personnels sur les tables de nuit — des photos, des livres, un jouet d'enfant oublié par quelqu'un qui devait avoir un fils ou une fille quelque part dans l'espace civilisé. Pas de corps ici. Juste l'empreinte de vies qui avaient été vécues.
Prax, derrière Ange, prit le jouet dans sa main. Le regarda. Le reposa sans un mot.
La quatrième salle était celle des morts.
Ils étaient regroupés. Onze. Onze corps. Blouses blanches. Effondrés les uns sur les autres dans une salle de conférence. Rassemblés. On les avait rassemblés. Pas de blessures par balle. Pas de sang. Leurs visages. Leurs visages étaient calmes. Des injections.
Ange s'accroupit près du corps le plus proche. Une femme, la cinquantaine, cheveux gris coupés court. Son badge portait un nom — Dr. Elara Voss — et un logo civil, artisanal presque. Les CFP n'avaient pas l'air de terroristes. Ils avaient l'air de chercheurs universitaires qui avaient eu le malheur de s'installer dans le mauvais système. Derrière lui, un des corps eut un spasme — un bras qui se contracta, un mouvement sec et bref, comme un dernier réflexe nerveux. Mout pivota, arme levée, doigt sur la détente. Une demi-seconde. Puis rien. Juste les nerfs d'un mort qui n'avait pas encore compris.
« C'est pas nous qui avons fait ça. »
La voix de Mout. Basse, pour que le canal tactique ne capte pas.
« Non. C'est pas nous. »
Puis Ange vit le datapad portatif. Dans le coin de la salle, à moitié enfoui sous un pan de mur qui s'était affaissé. Les nettoyeurs l'avaient raté. L'écran clignotait. Des fragments de données. Des tableaux moléculaires tronqués. Et des mots lisibles : Synthèse moléculaire stable. Reproductible à l'échelle industrielle. Alternative viable au quantanium raffiné.
Le quantanium — ce minéral instable, volatil, qui se dégradait en quelques minutes après son extraction et menaçait d'exploser à chaque impact — était le sang de la civilisation interstellaire. Ceux qui contrôlaient son extraction et son raffinage contrôlaient tout. Les corporations de Stanton avaient bâti des empires sur ce monopole.
Ces scientifiques n'avaient pas fabriqué une arme. Ils avaient fabriqué un monde sans maîtres. Et quelqu'un les avait tués pour ça.
« Commandant. Vous devez voir ça. »
Prax fixait le datapad et sentait le sol se dérober sous ses pieds. Des scientifiques civils. Assassinés. Leurs recherches volées. L'installation nettoyée avec une efficacité qui sentait le professionnel. Et Echo envoyé ensuite, avec un briefing d'une page et des ordres d'élimination.
Pourquoi envoyer dix-huit opérateurs d'élite liquider des cibles déjà mortes ?
Son regard glissa vers le corridor par lequel ils étaient venus. Et c'est là qu'il le vit — un détail que ses yeux avaient enregistré sans que son cerveau le traite. Les murs du corridor principal avaient été repeints. Récemment. La couche de peinture était plus fraîche que le reste, le grain plus lisse, la couleur un ton trop uniforme par rapport aux murs usés des salles adjacentes. On avait repeint par-dessus quelque chose. On avait caché quelque chose dans les murs.
Les tourelles.
La réponse arriva comme un coup de poing. Elle arriva une seconde trop tard.
« Piège. Tout le monde dehors. MAINTENANT. »
Dans les niveaux inférieurs, un homme vérifia l'heure sur son mobiGlas pour la dernière fois. Il n'avait pas de nom dans le cadre de ce contrat.
Sur son écran tactique, dix-huit points de chaleur progressaient dans l'installation. Il les regarda s'arrêter dans la quatrième salle — celle des corps. Ces soldats venaient de comprendre. Il ferma l'écran et pressa le bouton.
Le monde explosa.
Les tourelles s'activèrent dans un hurlement de servomoteurs — deux positions encastrées dans le plafond du corridor, intégrées dans la structure même du bâtiment, installées par des gens qui connaissaient les angles morts des senseurs militaires. Les premiers tirs déchiquèrent l'air à l'endroit exact où la formation se tenait une seconde plus tôt. Puis la tourelle de gauche se bloqua — un servomoteur grippé par le froid de Bloom, quinze secondes de tir avant que le mécanisme ne cède dans un grincement de métal. Si les deux tourelles avaient fonctionné, personne ne serait sorti de ce corridor. La chance aussi fait partie de la guerre. Quelqu'un rit. Un rire bref, involontaire, le genre de son qu'un corps produit quand le cerveau ne contrôle plus rien. Personne ne sut jamais qui.
Prax plongea à couvert par réflexe — un mouvement qui sauva sa vie et tua Yersen, le spécialiste communication qui se tenait juste derrière lui.
Puis les mercenaires surgirent. Pas de l'extérieur — des niveaux inférieurs, comme des cafards sortant des murs. Armés, coordonnés, en armures sans marquage. Ils connaissaient les lieux. Ils avaient eu le temps de se positionner.
Le piège se referma comme une mâchoire.
« Contact multiple ! Niveau inférieur ! Ils nous entourent ! »
Le corridor se transforma en abattoir. Des tirs croisés depuis des angles impossibles. Des corps qui tombaient dans la lumière orange. Harrow fut fauché en plein mouvement — deux impacts dans le thorax qui le jetèrent contre le mur. Il glissa au sol, le dos contre le béton. Ses yeux trouvèrent ceux de Prax. Il secoua la tête. Lentement. Délibérément. Ne t'arrête pas. Prax ne s'arrêta pas. C'est la dernière chose qu'il verrait de Harrow.
Denisov reçut un tir dans le dos en se retournant pour couvrir le repli. Falk se redressa, vida son chargeur, et prit un impact dans la gorge. Il s'effondra au ralenti dans la lumière orange des secours.
Mout — Mout le cinglé, Mout l'indéfectible — se jeta en avant plutôt qu'en arrière. Il franchit un seuil en roulant, se redressa dans une salle latérale et ouvrit le feu à bout portant sur deux mercenaires. Le premier s'effondra. Le second recula, et Mout lui fracassa le casque avec la crosse de son arme dans un geste qui n'avait rien de militaire et tout de la survie brute.
« Dégagé à gauche ! Bougez, BOUGEZ ! »
Cook traînait quelqu'un — Ulos, le technicien de bord, un tir dans le ventre. Les mains de Cook, celles qui tremblaient le matin autour d'un gobelet de café frelaté, ne tremblaient plus. Elles agrippaient un harnais et tiraient un corps avec la force que seule la terreur peut donner.
Saros rampait entre les corps, vérifiant les pouls. Vivant. Mort. Mort. Mort. Vivant. Il faisait le tri avec l'efficacité terrible d'un médecin de guerre — une seconde par corps, une main sur le cou, puis le suivant.
Puis Ange — quelque part derrière eux, toujours calme, toujours plat — transmit sur le canal tactique :
« Conduit de maintenance. Troisième salle à droite. »
Prax n'hésita pas.
« Repli par le conduit ! Tout le monde ! MAINTENANT ! »
L'équipe se replia en tirant. Mout couvrit l'entrée du corridor pendant que les autres s'engouffraient dans la salle indiquée par Ange. Le panneau au sol s'ouvrit sur un boyau d'un mètre de circonférence — un vestige de l'époque minière. Ange prit une balle dans l'épaule gauche en pivotant au mauvais moment. Il ne cria pas. Il dit simplement :
« C'est bon. Allez. »
Sept minutes. Sept minutes de chaos absolu dans des corridors trop étroits. Quand ce fut terminé, neuf des dix-huit opérateurs de la Task Force Echo gisaient dans l'installation. Et neuf survivants rampaient dans un boyau qui puait le câblage fondu et la poussière de béton.
Le sas d'évacuation s'ouvrit sur le blanc.
Pas le blanc d'une page ou d'un mur. Le blanc de Bloom — total, absolu, hurlant. La tempête de Frigid Knot avait tourné. Le vent charriait des cristaux de glace à cent kilomètres-heure. La visibilité tombait à trois mètres. La température, à moins quarante-sept.
Neuf silhouettes émergèrent du sas et furent immédiatement avalées.
Saros portait Ange. Un mètre quatre-vingt-quinze de soldat blessé sur l'épaule d'un médecin qui n'avait pas porté un poids pareil depuis les exercices de Kilian, dans une autre vie. L'éclaireur était conscient — à peine — mais il perdait du sang à un rythme que le patch hémostatique ne contenait qu'à moitié.
Ange murmura quelque chose. Saros se pencha pour entendre, ajustant l'éclaireur sur son épaule :
« Les murs étaient repeints. Je l'ai vu trop tard. »
Il délirait — ou il se confessait. Saros ne savait pas lequel. Il serra l'épaule d'Ange et continua à marcher.
Mout marchait devant, mobiGlas allumé, guidant le groupe vers les Cutlass. Deux kilomètres. Cook portait Ulos. Prax fermait la marche, arme levée vers le blanc.
Ils n'avaient couvert que quatre cents mètres quand le sol vibra sous leurs pieds.
Le Starlancer TAC surgit du blanc comme un léviathan.
Il venait du sud — une silhouette massive et sombre qui déchira le voile de neige d'un coup, ses feux de position balayant le sol gelé. Cinquante mètres de plateforme d'assaut MISC, blindée, armée jusqu'aux dents, ses tourelles latérales pivotant vers les silhouettes en fuite. La bâche thermique qui l'avait dissimulé dans le ravin gisait quelque part derrière lui comme une peau de serpent abandonnée.
Le Starlancer TAC n'était pas un vaisseau subtil. C'était un tank spatial — conçu pour planer au-dessus d'un champ de bataille et transformer tout ce qui se trouvait en dessous en regret et en débris.
« AÉRIEN ! ÉCLATEZ LA FORMATION ! »
La voix de Prax déchira le canal tactique. Les neuf survivants se dispersèrent dans la tempête comme des éclats de shrapnel — par paires, par instinct, chacun plongeant vers le relief le plus proche. Saros roula derrière une crête de glace avec Ange une demi-seconde avant que les tourelles latérales n'ouvrent le feu.
Le son était monstrueux. Les canons laser martelaient la surface dans un rythme rapide et régulier — BOUM, BOUM, BOUM — chaque impact soulevant des gerbes de glace et de roche qui retombaient en pluie brûlante. Les tirs traçants dessinaient des lignes rouges dans le blanc, comme des griffures sur une toile vide. Le sol tremblait à chaque décharge. La glace se fissurait en étoiles.
Saros se plaqua contre la crête, Ange contre lui, et sentit les vibrations remonter dans sa cage thoracique. Le Starlancer passait lentement au-dessus d'eux, ses projecteurs balayant la surface — il cherchait. Il ne pouvait pas les voir dans la tempête, pas clairement, mais il connaissait la direction générale. Et il avait des munitions à revendre.
Cook et Ulos étaient cinquante mètres à gauche, derrière un amas de roches. Mout et Deng, plus loin devant, avaient trouvé une crevasse peu profonde. Prax et Hulriq couraient encore. Un neuvième homme, isolé, courait entre les crêtes cinquante mètres à droite — trop loin pour que quiconque distingue son visage dans la tempête.
« Il revient ! Restez à couvert ! »
Le Starlancer TAC vira sur son axe — lentement, lourdement, parce que rien de cette taille ne virait vite — et revint pour un deuxième passage. Ses mitrailleuses de porte s'ouvrirent cette fois, des rafales plus légères mais plus précises, qui arrosaient les crêtes de glace derrière lesquelles les survivants se terraient. Saros voyait les traçants passer à trois mètres au-dessus de sa tête, chaque rafale projetant une pluie de cristaux de glace qui retombaient sur lui comme des éclats de verre. Le sol fumait là où les tirs avaient frappé — l'énergie cinétique transformait la glace en vapeur, et des colonnes de brouillard montaient dans le vent comme des fantômes.
Saros entendit un cri sur le canal. Hulriq.
« Je suis touché ! Je suis— »
Le signal se coupa.
Prax, vingt mètres derrière Hulriq, le trouva face contre la glace. Un impact dans le haut du dos, entre les omoplates, là où l'armure était la plus fine. Le sang gelait déjà sur la surface blanche en une tache sombre. Juste du rouge sur du blanc. Rien d'autre. Prax vérifia le pouls. Rien. Il resta accroupi une seconde — une seule. Hulriq avait quarante-cinq ans. Il racontait toujours la même anecdote sur un bar à New Babbage. Il devait prendre sa retraite dans trois mois.
Prax se releva et courut. Derrière lui, la neige commençait déjà à recouvrir le corps.
Les Cutlass apparurent dans la tempête comme des miracles de métal.
À moitié ensevelis sous la neige accumulée, leurs rampes arrière ouvertes, les trois vaisseaux attendaient dans la dépression naturelle où ils avaient été posés. Le Starlancer TAC décrivait un arc au-dessus d'eux, mais la dépression du terrain créait un angle mort — trente secondes, peut-être moins, avant qu'il ne corrige sa trajectoire.
« On embarque ! Chaque pilote à son Cutlass, on décolle tout de suite ! Deng, Cutlass Deux ! »
Saros hissa Ange dans le Cutlass de tête en hurlant sous l'effort. Le sang de l'éclaireur laissait une traînée sombre sur la rampe d'embarquement. Cook poussa Ulos à l'intérieur — il gémissait maintenant, le patch sur son ventre saturé, ses gants agrippant le bras de Cook avec une force que la douleur seule ne pouvait expliquer. Mout sprinta depuis la crevasse, les jambes battant la glace comme des pistons, et se jeta dans le Cutlass de tête comme un naufragé dans un canot. Plus loin, la silhouette de Deng bifurqua vers le deuxième Cutlass, tête baissée dans le vent. Une troisième silhouette, à peine visible dans la tempête, courait déjà vers le dernier vaisseau. Prax arriva le dernier, courant en zigzag, une habitude de vingt ans qui n’était pas un choix mais un réflexe — le réflexe d’un homme qui avait vu trop de gens courir en ligne droite pour la dernière fois.
Le Starlancer TAC les repéra. Ses tourelles pivotèrent.
Les premiers tirs frappèrent la glace à dix mètres de la rampe du Cutlass au moment exact où Prax franchissait le seuil. Les impacts firent vibrer tout le vaisseau. Des éclats de roche ricochèrent sur la coque. Prax se jeta aux commandes et les moteurs rugirent.
La rampe arrière refusa de se fermer. Le mécanisme hydraulique, grippé par la glace de Bloom qui s'était infiltrée dans les joints, gémissait sans bouger. Le vent de l'ascension s'engouffra dans la soute comme un hurlement. Mout descendit de la tourelle, traversa la soute en trois enjambées, et donna un coup de botte dans le vérin hydraulique avec une précision que seul un homme qui connaît intimement les faiblesses de la construction Drake peut posséder. La rampe se ferma dans un claquement de métal.
Les trois Cutlass décollèrent dans un nuage de cristaux de glace, leurs réacteurs poussés à la limite. Le Starlancer TAC ouvrit le feu — les canons tonnèrent dans la tempête — mais les Cutlass étaient plus rapides, plus agiles, et la visibilité de Bloom jouait contre le gunship. Les traceurs passèrent à gauche, à droite, un impact glança le flanc du troisième Cutlass sans percer le blindage.
Bloom rapetissait sous eux. L'atmosphère s'éclaircissait. L'espace s'ouvrait.
Et c'est là que les Gladius apparurent.
Deux chasseurs Aegis, noirs, sans marquage, qui tombèrent sur les trois Cutlass depuis l'orbite haute comme des faucons sur des pigeons. Des Gladius — les intercepteurs légers de la Navy, rapides, maniables, mortels. Sauf que ceux-là n'appartenaient pas à la Navy. Pas de transpondeur. Pas de fréquence IFF. Juste deux lames dans le noir, payées par les mêmes gens qui avaient payé les mercenaires en bas.
Le premier Gladius ouvrit le feu sur le Cutlass de queue — celui qui portait déjà les marques des tirs du Starlancer. Les boucliers encaissèrent le premier impact, vacillèrent au deuxième, et le troisième tir perça la coque tribord. L'alarme de dépressurisation hurla dans tout le vaisseau. Le pilote luttait avec les commandes — le Cutlass tirait à droite, un réacteur de manœuvre endommagé, la portée de tir du Gladius se réduisant à chaque seconde.
Prax poussa les moteurs au maximum. Les Cutlass n'étaient pas des chasseurs — c'étaient des mules de combat, des vaisseaux utilitaires Drake conçus pour encaisser et s'enfuir, pas pour gagner un duel aérien. Mais ils avaient un avantage : le quantum drive était déjà chaud.
« Alignement quantum ! Trente secondes ! »
Le deuxième Gladius engagea le Cutlass de Prax. Deux tirs percutèrent le bouclier arrière. Le tableau de bord s'illumina d'alertes. Mout se rua vers la tourelle dorsale et ouvrit un feu de suppression — pas pour toucher, pour forcer le chasseur à dévier. Dans la soute, Cook fit quelque chose que personne ne lui avait jamais vu faire : il ferma les yeux, joignit les mains, et ses lèvres bougèrent sans qu'aucun son n'en sorte. Il priait. Cook, qui ne croyait en rien sinon le café et le devoir, priait. Quand le quantum les emporterait, il rouvrirait les yeux et ne dirait jamais un mot de ce moment.
« Vingt secondes ! »
Le premier Gladius revint pour un second passage sur le Cutlass endommagé. Cette fois, le Cutlass répondit — des rafales désespérées depuis la tourelle arrière qui forcèrent le chasseur à rompre. Le temps d'un battement de cœur, les trois Cutlass étaient alignés sur le corridor quantique.
« Dix secondes ! Accrochez-vous ! »
Le HUD du Cutlass de Prax afficha les boucliers arrière qui fondaient sous les tirs. Trois pour cent. Deux. Un. Zéro. L'alignement quantum se verrouilla à l'instant exact où les boucliers moururent. Le dernier tir du Gladius toucha la coque nue — un impact qui fit tressauter tout le vaisseau, une vibration que Prax sentit dans ses dents. Une seconde de plus et le tir perçait le réacteur.
Les trois Cutlass se comprimèrent en une ligne de lumière bleutée et disparurent.
Le quantum les emporta loin de Bloom. Loin des tourelles et des Gladius et des mercenaires et des corps de leurs frères laissés dans une installation piégée.
Dans le silence du quantum, tandis que l'espace se repliait autour d'eux dans un tunnel de lumière bleue, personne ne parla.
Saros était à l'arrière, penché sur Ange. Le patch hémostatique tenait, mais l'éclaireur avait perdu trop de sang. Son teint était gris. Ses yeux, d'habitude si attentifs, si enregistreurs, fixaient le plafond sans rien voir. Saros travaillait avec des mains qui savaient quoi faire même quand l'esprit ne pensait plus. Puis il se tournait vers Ulos, allongé deux sièges plus loin, le ventre comprimé sous un deuxième patch que le sang imbibait déjà. Ulos ne gémissait plus. Saros ne savait pas si c'était bon signe.
Mout était assis contre la cloison, les yeux fermés, le visage couvert du sang de quelqu'un d'autre. Ses mains — ces mains qui avaient fracassé un casque au corps-à-corps — étaient posées sur ses genoux, parfaitement immobiles. Pour la première fois, Mout n'avait pas de blague. Pour la première fois, le silence avait gagné.
Cook berçait son gobelet vide entre des doigts qui avaient cessé de trembler. Ce qu'il avait fait dans ces corridors — cette capacité à traîner un corps sous les tirs, à tuer sans hésiter, à avancer quand tout s'effondrait — avait brûlé quelque chose en lui. Quelque chose qu'il remplacerait, les soirs, par le contenu de bouteilles.
Ulos ouvrit les yeux. Brièvement. Son regard trouva celui de Cook, assis à côté de lui. Il ne dit rien. Cook lui prit la main et la serra. Ulos referma les yeux. Ce serait le dernier regard qu'ils échangeraient.
Et Prax pilotait. Ses mains ne tremblaient pas — pas encore. La douleur viendrait plus tard. Le tremblement viendrait plus tard. La rage viendrait plus tard — cette rage froide, patiente, qui ne s'éteindrait jamais et qui, des années plus tard, dans le ventre d'une vieille frégate enterrée dans les astéroïdes de Yela, donnerait naissance à quelque chose que l'espace n'avait encore jamais vu.
Pour l'instant, il n'y avait que ça : le bleu du quantum, le bruit du sang d'Ange qui gouttait sur le sol du Cutlass, et le silence de huit survivants qui ne savaient pas encore ce qu'ils étaient en train de devenir.
Dix de leurs frères gisaient sur Bloom. Neuf dans l'installation, et Hulriq, dont le corps refroidissait sur la glace de Frigid Knot, une balle entre les omoplates, la neige déjà en train de l'ensevelir. Et Ulos, à l'arrière, perdait du sang à un rythme que personne ne pouvait plus ignorer.
L'étoile de Pyro cracha une éruption solaire qui teinta l'espace de rouge pendant une seconde. Puis le noir revint. Le noir familier, le noir de l'espace — ce froid propre, ce froid de vide et d'absence, qui soudain, après Bloom, ressemblait presque à un soulagement.
Ils n'étaient plus des soldats de l'Empire. Ils ne savaient pas encore ce qu'ils étaient.
Mais ils étaient huit. Et les huit étaient vivants.
Loin derrière eux, Bloom tournait lentement autour de son axe, indifférente. La tempête recouvrait la zone d'opération. En une heure, il n'y aurait plus aucune trace. Saros regarda ses mains. Le sang d'Ange avait séché dans les plis de ses gants. Il n'y avait pas d'eau dans la soute pour les laver.
Le Corridor des Cendres
Système Pyro — 2934
Le quantum avait un son. Un bourdonnement grave, continu, qui montait des entrailles du drive et se propageait dans la structure du vaisseau. C'était le son de l'espace qui se comprimait autour d'eux — un cocon de lumière bleue qui isolait du reste de l'univers aussi efficacement qu'un tombeau. Le bourdonnement noyait les pensées mais pas les sons de l'intérieur.
Et l'intérieur du Cutlass Steel de Prax était un catalogue de sons que personne ne voulait entendre.
Le goutte-à-goutte du sang d'Ange sur le plancher métallique. Le sifflement ténu d'une microfuite dans le circuit de pressurisation — un joint que le dernier tir avait déplacé d'un millimètre, assez pour laisser passer un filet d'air. Le grésillement d'un panneau de contrôle latéral dont le câblage avait fondu. Et sous tout ça, la respiration d'Ulos — irrégulière, humide, le genre de respiration que Saros connaissait trop bien et qui signifiait que les poumons se remplissaient de ce qui n'aurait pas dû y être.
Prax fixait le tunnel bleu à travers la verrière du cockpit et sentait ses mains trembler sur les commandes. Pas de peur. L'adrénaline. Le corps qui rattrapait l'esprit, qui traitait enfin ce que l'esprit avait mis en file d'attente pendant le chaos : Yersen, fauché en se retournant. Harrow, le dos contre le mur, qui secouait la tête. Falk, qui s'effondrait au ralenti dans la lumière orange. Denisov. Et tous les autres dont il n'avait pas vu la mort parce qu'il courait.
Le HUD affichait les données du quantum drive en caractères verts sur fond noir. Distance restante : 2,3 millions de kilomètres. Temps estimé : quatre minutes, dix-sept secondes. Destination : Pyro V, point de navigation orbital — le seul marqueur quantique à portée quand il avait enclenché le drive en catastrophe au-dessus de Bloom.
Quatre minutes. Deux cent cinquante-sept secondes entre le piège de Bloom et ce qui viendrait ensuite. Prax savait ce que ces secondes coûtaient : les Gladius noirs qui les avaient engagés en orbite de Bloom avaient vu leur alignement quantique. Ils connaissaient la destination. Et dans Pyro, un système où les points de navigation se comptaient sur les doigts d'une main, deviner où quelqu'un allait n'avait rien de difficile.
« Cutlass Deux, rapport. »
Trois secondes de silence. Puis la voix de Pelo — jeune, un peu trop décontractée pour un homme qui venait de perdre des frères.
« Deux en ligne. Boucliers à quarante pour cent, coque intacte. Un réacteur de manœuvre qui tire un peu à gauche. Je peux gérer. »
La voix de Pelo avait cette qualité particulière des pilotes nés — une nonchalance qui n'était pas de l'indifférence mais de la concentration si intense qu'elle ressemblait au calme. Pelo avait vingt-six ans. Il était dans Echo depuis trois ans seulement, le plus jeune de l'unité, recruté directement de l'Académie de vol de MacArthur parce que quelqu'un avait remarqué qu'il posait un Gladius sur une plateforme de combat dans des conditions où les instructeurs refusaient de voler.
« Cutlass Trois ? »
La voix de Deng, plus tendue. Le Cutlass Trois avait pris des tirs du Starlancer au sol sur Bloom — des impacts sur le flanc tribord que la montée en orbite n'avait pas arrangés.
« Trois en ligne. Boucliers à quinze. Coque à quatre-vingt-deux pour cent. Le panneau tribord grince. On tient. »
La soute du Cutlass Steel était un cercueil de métal.
Pas de hublots. Les concepteurs de Drake Interplanetary, dans leur sagesse industrielle, avaient estimé que les passagers d'un transport de troupes n'avaient pas besoin de voir l'extérieur. Les parois étaient des plaques d'acier rivetées, les sièges des coques de plastique boulonnées au sol, et l'éclairage une série de barres LED qui clignotaient maintenant en jaune pâle — le mode urgence.
Saros travaillait à genoux entre les sièges. La lumière jaune transformait le sang en quelque chose de noir, d'huileux, et les visages en masques de cire. Ulos était allongé sur le plancher — les sangles du siège ne pouvaient pas le maintenir avec une blessure au ventre, chaque contraction des abdominaux envoyait une décharge de douleur qui le faisait se cambrer, et Saros avait préféré le poser à plat.
Le patch hémostatique contenait l'hémorragie externe — un carré de polymère bio-réactif plaqué sur la plaie qui avait formé une croûte synthétique en trente secondes. C'était la technologie. La réalité, celle que Saros lisait dans la teinte grise des lèvres d'Ulos et dans la distension lente de son abdomen, c'était que l'hémorragie interne continuait. Le tir avait perforé la paroi abdominale et probablement touché la rate ou le foie — impossible à savoir sans imagerie, et le kit médical d'un Cutlass de combat offrait peu d'options. Il avait des patchs. Il avait de la morphine. Il avait des compresses.
Ce n'était pas suffisant.
Cook était assis à côté d'Ulos, la main posée sur l'avant-bras du blessé. Il ne disait rien. Il ne bougeait pas. Ses doigts — ceux qui ne tremblaient plus depuis le combat, ceux qui avaient traîné Ulos sous les tirs avec une force surhumaine — étaient parfaitement immobiles sur le tissu de la manche. Saros avait vu des hommes tenir la main de leurs camarades mourants. Il n'avait jamais vu personne le faire avec cette immobilité-là. Cook ne serrait pas. Il ne caressait pas. Il posait. Comme si le simple fait du contact suffisait. Comme si lâcher serait trahir.
Ange était adossé à la cloison, l'épaule gauche immobilisée par un bandage de fortune que Saros avait posé dans l'urgence. Le patch hémostatique contenait la blessure — l'épaule était traversée mais rien de vital n'avait été touché. Ange survivrait. Mais il avait perdu assez de sang pour que son teint ait viré au gris et que ses yeux fixent maintenant le plafond du Cutlass avec l'expression vide d'un homme dont les capteurs internes s'éteignent les uns après les autres.
Mout était assis contre la cloison opposée, les yeux fermés. Le sang séché de quelqu'un d'autre craquelait sur sa joue droite comme de la terre de désert. Ses mains reposaient sur ses genoux. Immobiles. Mout, l'homme qui ne tenait jamais en place, l'homme qui comblait chaque silence avec une blague, était immobile et silencieux. C'était le signe le plus inquiétant de tous.
Saros ne savait pas où ils étaient. Il ne savait pas où ils allaient. Le tunnel bleu du quantum filtrait par l'interstice de la porte du cockpit — une lueur froide qui rampait sur le sol et se mêlait au jaune malade des LED d'urgence. Il entendait le bourdonnement du drive, les cliquetis du métal fatigué, et la respiration d'Ulos. C'était tout. Son univers s'était réduit à une boîte de métal aveugle, dix mètres sur six, où le temps se mesurait au rythme des gouttes de sang qui tombaient du brancard improvisé sur le plancher Drake.
Puis le bourdonnement du quantum changea de tonalité — un glissement vers le grave, presque imperceptible, que seules les oreilles d'un homme qui avait passé trop de temps dans des soutes de combat pouvaient détecter. Décélération. Ils arrivaient.
Saros posa une main sur l'épaule de Cook.
« Accroche-le. On va sortir du quantum. »
Pyro V remplit la verrière du cockpit comme un horizon vivant.
La lumière verte — un vert profond, toxique, strié de jaune sulfureux — inonda le cockpit au moment exact où les Cutlass émergèrent du quantum. Le géant gazeux occupait tout le champ visuel — pas comme une planète, pas comme un objet que le cerveau pouvait cadrer et comprendre, mais comme un mur. Un mur courbe de nuages tournovants et de tempêtes visibles depuis l'orbite, chacune plus large que Bloom tout entière. Pyro V faisait trois cents fois la masse de la Terre et dont l'atmosphère descendait vers un noyau où la pression aurait écrasé un Javelin comme une canette d'aluminium.
Les capteurs s'affolèrent. Radiations. Champs magnétiques. Turbulences gravitationnelles. L'écran du HUD se couvrit de données que Prax balaya d'un regard : température extérieure de la haute atmosphère à moins cent quatre-vingts degrés, composition azote-hydrogène avec des traces de méthane et d'ammoniac, pression de surface — le chiffre clignotait parce que le concept même de surface n'avait pas de sens sur un géant gazeux.
« Pelo. Tu vois ça ? »
« Difficile de le rater, Commandant. »
Prax ouvrit la bouche pour répondre. Le détecteur de missiles hurla.
Quatre contacts. Quatre missiles en provenance de leurs six heures bas fonçaient sur les Cutlass — les Gladius avaient émergé du quantum sans sommation et avaient tiré avant même que leur signature ne soit complète sur les capteurs. Des missiles Arrester, rapides et maniables.
« Missiles entrants ! Quatre contacts ! Contre-mesures, MAINTENANT ! »
Les doigts de Prax frappèrent la console. Les lanceurs de contre-mesures crachèrent une volée de leurres — des projectiles incandescents qui jaillirent du Cutlass comme des étoiles filantes, chacun émettant une signature thermique et électromagnétique plus brillante que le vaisseau lui-même. Les missiles hésitèrent — une fraction de seconde d'indécision dans leur logique de guidage, le temps de comparer les signatures, de recalculer, de choisir. Deux d'entre eux mordirent à l'hameçon et virèrent vers les leurres dans un flash silencieux. Le troisième passa à six mètres du Cutlass de Prax — assez près pour que le cockpit tremble sous l'onde de choc. Le quatrième rata le Cutlass de Pelo de justesse, Pelo ayant viré à la dernière seconde avec un timing qui tenait du réflexe pur.
« Gladius confirmés, deux contacts, six heures bas ! Ils se rapprochent pour engager ! »
Prax les voyait sur le HUD — deux points rouges qui se déplaçaient avec la vélocité caractéristique des Gladius, ces intercepteurs Aegis conçus pour être les plus rapides et les plus maniables de la flotte de l'UEE. En combat ouvert, un Cutlass contre un Gladius n'avait aucune chance. C'était un camion contre une guêpe.
Mais un camion pouvait aller là où une guêpe ne survivrait pas.
« Tous les Cutlass, suivez mon lead. On plonge. »
« On plonge où ? Commandant, devant nous c'est— »
« Je sais ce que c'est, Deng. C'est notre meilleure chance. Pelo, reste sur ma queue. Deng, tu colles. On descend dans la soupe. »
Prax poussa le manche. Le Cutlass plongea vers l'atmosphère de Pyro V.
La première couche atmosphérique frappa le vaisseau comme une main géante.
Contrainte de coque : douze pour cent. Le chiffre apparut sur le HUD en jaune — pas encore critique, mais présent, visible, un compteur qui ne ferait que monter. Les nuages de haute atmosphère avalèrent les trois Cutlass en quelques secondes — un brouillard vert-jaune, électrique, parcouru d'éclairs silencieux qui illuminaient les masses gazeuses de l'intérieur comme des veines de lumière. La visibilité tomba à deux cents mètres. Puis cent. Puis cinquante. Les instruments prirent le relais — radar, altimètre barométrique, détecteur de pression.
Contrainte de coque : dix-huit pour cent. La pression extérieure augmentait de façon exponentielle. Chaque kilomètre de descente ajoutait des tonnes de force sur chaque centimètre carré de la coque. Le Cutlass gémissait — un son grave, continu, le son de l'acier Drake qui encaissait parce que c'était la seule chose que l'acier Drake savait faire.
Les Gladius suivirent. Le Gladius était un chef-d'œuvre d'ingénierie Aegis — cadre en alliage léger, profil aérodynamique optimisé, rapport poussée-poids supérieur à tout ce qui volait dans le verse. Mais la légèreté qui faisait sa force en combat était sa faiblesse ici. Là où le Cutlass — construit par Drake avec la philosophie que le blindage remplaçait l'élégance — encaissait la pression en grognant, le Gladius la subissait.
Contrainte de coque : vingt-sept pour cent.
« Pelo, descente à deux cents mètres par seconde. Pas plus. On laisse la pression travailler. »
« Compris. Ma contrainte est à vingt-quatre. Deng ? »
« Trente et un. Ça grince, Commandant. »
Le Cutlass de Deng souffrait — les dommages du Starlancer sur Bloom fragilisaient sa coque, et chaque couche de pression supplémentaire s'infiltrait dans les fissures comme l'eau dans la roche. Prax calcula : encore cinq cents mètres de descente et Deng devrait remonter ou risquer une brèche structurelle.
Mais les Gladius atteindraient leurs limites avant.
Contrainte de coque : trente-deux pour cent.
Le premier Gladius craqua à trente-trois pour cent. L'implosion d'un chasseur léger sous quinze atmosphères de pression gazeuse n'avait rien de spectaculaire. La coque céda d'un coup — une déformation structurelle en cascade, des plaques qui se plièrent vers l'intérieur comme du papier mouillé, et le vaisseau se comprima sur lui-même en un dixième de seconde. Pas de flamme. Pas d'explosion. Juste un flash sur le radar, puis rien. Les nuages de Pyro V avalèrent les débris sans même ralentir.
« Un Gladius éliminé. Implosion. Le deuxième remonte. »
Le pilote survivant était plus malin — ou plus prudent. Il avait senti sa coque protester et avait tiré vers le haut, remontant à travers les couches de pression à pleine poussée. Il émergerait au-dessus des nuages en quelques secondes, intouchable.
Sauf que Pelo ne le laissa pas émerger seul.
« Commandant, permission de casser la formation. »
« Pelo— »
« Trois secondes. Faites-moi confiance. »
Pelo coupa sa trajectoire de descente d'un coup de manche brutal, basculant son Cutlass à quatre-vingt-dix degrés. Il poussa le boost au maximum — toute l'énergie des capaciteurs dans les propulseurs d'un coup, une accélération qui le plaqua dans son siège avec une force de huit G. Le Cutlass décrivit un arc circulaire, une boucle serrée que la physique n'aurait pas dû autoriser à un vaisseau de cette masse, et se retrouva assez proche du Gladius qui remontait. Le chasseur, concentré sur sa fuite verticale, ne vit pas le Cutlass surgir des nuages à sa gauche.
Mais ce n'est pas Pelo qui tira.
C'est Mout.
Depuis la tourelle dorsale du Cutlass de Prax — qui remontait dans le sillage du Gladius, trois cents mètres en dessous — Mout avait vu la manœuvre de Pelo. Il avait compris avant que les mots ne soient échangés. Le Gladius, déstabilisé par l'apparition soudaine de Pelo sur son flanc, avait fait ce que tout pilote fait par réflexe : il avait viré. Et en virant, il avait exposé son ventre — la section la moins blindée d'un Gladius — directement dans l'axe de la tourelle de Mout.
Mout tira. Trois rafales de gatling balistique, courtes, précises, concentrées sur le même point. La première rafale arracha le bouclier ventral. La deuxième perça la coque. La troisième toucha le réacteur principal.
Le Gladius ne s'effondra pas. Il se désarticula — un moteur qui partait d'un côté, une aile de l'autre, le cockpit qui tournoyait dans les nuages vert-jaune avant d'être happé par la masse de Pyro V.
Sur le canal radio, Pelo :
« C'est ça la retraite, Commandant ? Tu restes assis et tu laisses les jeunes faire le travail ? »
Prax ne répondit pas. Mais quelque part, dans un recoin de son cerveau que le combat n'avait pas encore brûlé, il nota que Pelo avait fait la seule chose qu'aucun simulateur n'enseignait : il avait fait confiance à quelqu'un d'autre pour finir le travail. Il avait créé l'ouverture. Mout l'avait exploitée. Deux vaisseaux, un instinct. Le mouvement d'une meute.
Ils ne le savaient pas encore.
Saros n'avait rien vu de tout ça.
Dans la soute aveugle du Cutlass Steel, il n'avait vécu la plongée dans Pyro V que par procuration. La pression qui augmentait dehors se traduisait dedans par un gémissement continu de la structure, un son grave et organique qui semblait venir des os mêmes du vaisseau. Les parois vibraient. Les rivets vibraient. L'air vibrait. Saros sentait ses tympans se comprimer, même à travers la pressurisation de la cabine — le système de compensation luttait contre les forces extérieures et perdait du terrain, millimètre par millimètre de mercure.
Puis un rivet avait sauté.
Le bruit — un claquement sec, métallique, définitif — avait résonné dans la soute comme un coup de feu. Mout avait ouvert les yeux. Cook avait levé la tête. Ange, contre la cloison, avait tourné son regard gris vers le plafond d'où le son était venu. Un rivet. Un seul. Un disque de métal de huit millimètres de diamètre qui avait cédé sous la contrainte et qui gisait maintenant sur le plancher, innocent, minuscule. Le son le plus terrifiant qu'un homme puisse entendre dans un vaisseau.
Parce qu'un rivet ne lâche jamais seul.
Saros attendit. Cinq secondes. Dix. Pas d'autre claquement. Pas de sifflement de dépressurisation. Le vaisseau tenait. Drake construisait solide.
Puis les manœuvres d'évasion commencèrent, et Saros cessa de penser au rivet parce que son corps était trop occupé à être projeté d'un mur à l'autre.
Trois minutes de silence.
Les trois Cutlass remontèrent des nuages de Pyro V et émergèrent dans le vide, le géant gazeux derrière eux comme un mur de jade. Les boucliers se rechargèrent lentement — le rayonnement de Pyro V brouillait les générateurs, rendant la recharge plus lente, plus erratique. Prax vérifia le quantum : vingt-huit pour cent de carburant restant. Assez pour deux, peut-être trois sauts courts. Pas assez pour atteindre le jump point vers Stanton.
Pelo ouvrit le canal.
« Commandant. On va où maintenant ? Parce que si on reste ici, les copains des deux cons qu'on vient de descendre vont finir par— »
Le Starlancer TAC émergeait du quantum à dix kilomètres derrière eux.
Il n'y eut pas d'avertissement. Pas de signal. Juste une signature massive qui apparut sur le radar comme un poing — le même Starlancer qui les avait engagés au sol sur Bloom, celui avec les tourelles latérales et les racks de missiles, celui qui avait des canons de taille cinq et un équipage complet payé pour les tuer. Les Gladius avaient transmis leur position avant de mourir. Bien sûr qu'ils l'avaient fait. Des professionnels.
Les missiles partirent avant que Prax n'ait le temps de crier.
« Starlancer ! Dix kilomètres ! Missiles multiples ! »
Le HUD vira au rouge. Le Starlancer avait tout lâché d'un coup — six Thunderbolt en salve, une pluie métallique qui se déployait en éventail. Pas le temps de compter. Prax tira un nuage de brouilleur d'abord, puis largua les leurres dans la foulée — le projectile de brouilleur explosa devant le Cutlass, répandant un champ de particules qui brouilla toutes les signatures dans un rayon de trois cents mètres. Le radar se couvrit de neige. Les contacts ennemis disparurent. Ses propres contacts aussi. Vol à l'aveugle.
Prax changea de vecteur dans le nuage — virage sec à tribord, trente degrés, poussée maximale pendant deux secondes, puis coupure des moteurs pour réduire la signature thermique. Quand le nuage de brouilleur se dissipa, les missiles avaient perdu leur verrouillage. Quatre d'entre eux partirent vers les leurres en trajectoires confuses. Deux recalculèrent.
L'un d'eux trouva le Cutlass de Deng.
Le missile Thunderbolt frappa le flanc tribord — exactement là où les tirs du Starlancer sur Bloom avaient affaibli la coque. L'impact ne fit pas de bruit dans le vide. Prax vit un flash blanc sur la gauche de sa verrière, une expansion de débris et de gaz qui se dispersa en un demi-cercle parfait, et le signal du Cutlass Trois disparut du HUD.
Pas de déformation lente. Pas d'agonie. Un vaisseau, puis rien. Drake ne mettait pas de pods d'éjection sur les Cutlass. Drake estimait que si votre vaisseau était en assez mauvais état pour nécessiter l'éjection, l'éjection ne vous sauverait probablement pas non plus.
Pelo cria sur le canal. Un cri bref, étranglé — le son d'un homme qui voit un ami mourir et qui n'a pas encore appris à ranger ça dans une boîte.
« Deng ! »
« Silence sur le canal. »
La voix de Prax. Plate. Morte. La voix d'un homme qui avait déjà rangé ça dans une boîte il y avait vingt ans, et qui savait que la boîte était pleine mais qui continuait à fermer le couvercle parce que c'était la seule chose qui les maintiendrait en vie dans les prochaines minutes.
« Quantum sur Adir. Maintenant. »
Saros ne sut jamais exactement ce qui s'était passé. Il entendit l'alerte missiles — un hurlement strident qui perça les parois du cockpit. Il sentit les manœuvres d'évasion — son corps jeté contre les sangles, puis contre la cloison, puis contre le sol. Il entendit la voix de Prax, noyée dans le bruit, et la voix de Pelo qui criait un nom.
Puis le quantum s'enclencha et le silence revint.
Dans ce silence, Saros comprit qu'il n'y avait plus que deux voix sur le canal.
Adir était une lune morte.
Les deux Cutlass émergèrent du quantum à quinze kilomètres de la surface — un paysage de montagnes déchiquetées et de cratères qui s'étendait à l'infini sous une lumière vert-jaune réfléchie par la masse de Pyro V qui occupait un quart du ciel. Pas d'atmosphère. L'air était une soupe de poussière fine — des particules générées par les impacts de météorites constants qui frappaient la surface sans rien pour les ralentir. Une strie d'obsidienne de sept cents kilomètres de long barrait l'hémisphère sud comme une cicatrice noire et luisante.
Pas d'air signifiait pas d'avantage. Un Cutlass ne manœuvrait pas tellement mieux qu'un Starlancer dans le vide. C'était un choix tactique de survie, pas de combat — gagner du temps, attendre une ouverture.
L'ouverture ne vint pas. Le Starlancer émergea du quantum trente secondes plus tard — même taille de drive, même vitesse de transit. Il les avait suivis comme un requin suit une trace de sang.
Les tourelles de taille cinq ouvrirent le feu à trois kilomètres. À cette distance, les tirs étaient encore esquivables — mais les missiles, eux, n'avaient pas de délai.
« Missiles ! Trois contacts ! »
Prax tira ses derniers leurres. Pelo largua un nuage de brouilleur et plongea vers les crêtes d'Adir, rasant la surface à trente mètres. Prax le suivit. Les montagnes déchiquetées défilaient sous eux — des dents de roche noire qui montaient à trois cents mètres, des ravines où la poussière d'impact formait des rivières grises, des cratères si profonds que le fond était invisible. Ils utilisèrent le relief pour briser les lignes de tir du Starlancer — virage derrière une crête, accélération dans une vallée, remontée brutale par-dessus un pic.
Le Starlancer suivait. Sans atmosphère, il n'avait aucun handicap. Les missiles continuaient — des salves de deux ou trois, espacées de vingt secondes, chacune forçant les Cutlass à consommer des contre-mesures qu'ils ne pouvaient plus remplacer.
« Commandant, je suis à sec en leurres. Il me reste huit brouilleurs. »
« Moi aussi. On ne peut pas rester ici. »
Un tir de tourelle frappa le Cutlass de Pelo. L'impact arracha le moteur de manœuvre tribord dans une gerbe d'étincelles et de débris. Le vaisseau tangua violemment — Pelo jura et compensa avec les propulseurs restants, mais le Cutlass tirait maintenant à droite comme un animal blessé.
« Moteur tribord parti. Je compense mais je perds en maniabilité. Si on reste dans le vide, il va nous avoir. »
Prax regarda le HUD. Pyro IV était à portée — la protoplanète déformée, en orbite décadente vers Pyro V, avec son atmosphère toxique et ses canyons déchiquetés. De l'air. De l'air dense, sale, toxique — mais de l'air. Et dans l'air, un Cutlass devenait un animal différent.
« Quantum sur Pyro IV. On va chercher de l'atmosphère. »
Pyro IV ressemblait à une planète que quelqu'un avait frappée avec un marteau de la taille d'une lune.
La collision — celle qui avait arraché cette protoplanète de sa propre orbite et l'avait jetée dans l'étreinte gravitationnelle de Pyro V — avait tordu le paysage en quelque chose qui n'avait plus rien de géologique. Des canyons de plusieurs kilomètres de profondeur, des lacs d'ammoniac gelé, et une atmosphère de dioxyde de carbone et de méthane assez dense pour donner de la portance. De la friction. Exactement ce dont Prax avait besoin.
Le Starlancer TAC faisait quatre-vingts mètres de long et huit cents tonnes. Dans le vide, c'était un prédateur. Dans l'atmosphère d'une planète, c'était un avion de ligne qui essayait de suivre un hélicoptère dans un labyrinthe.
« Pelo, on descend dans les canyons. Reste sous trois cents mètres du sol. »
« Avec un moteur en moins, ça va être sportif. »
Prax plongea dans le premier canyon venu. Pelo suivit. Les falaises de roche noire se refermèrent autour d'eux et le Starlancer disparut du champ visuel.
Le Starlancer ne pouvait pas descendre. Il resta en altitude — trois mille mètres au-dessus — et tira des missiles vers le bas. Les Thunderbolt plongeaient dans les canyons, mais les angles étaient mauvais et la brume brouillait les capteurs. Le premier missile frappa une paroi à cent mètres derrière eux. Le deuxième explosa au-dessus, inoffensif.
Le dernier missile explosa suffisamment près du Cutlass de Pelo pour que l'onde de choc le propulse contre la paroi rocheuse. Le flanc bâbord racla la roche, provoquant une volée d'étincelles. Pelo jura, redressa son vaisseau et accéléra.
Trente secondes plus tard, les canyons les avaient avalés. Le signal du Starlancer disparut du radar. Prax attendit. Une minute. Deux. Le signal ne revint pas.
« Pelo. Rapport. »
« En vie. Coque à soixante-trois pour cent. Moteur tribord toujours absent. Le bâbord fait un bruit que j'aime pas. Mais en vie. »
Prax regarda le compteur de quantum. Vingt pour cent.
Vingt pour cent. De quoi faire un saut. Un seul. Court.
Rat's Nest — la station des Rough & Ready, au point Lagrange L5 de Pyro V — était à portée. Juste à portée. Des hors-la-loi. Des contrebandiers. Des gens qui ne posaient pas de questions tant qu'on payait.
« Pelo. Quantum fuel ? »
« Dix-neuf pour cent. Un saut. Maximum. »
« Rat's Nest. »
Silence sur le canal. Pelo savait ce que ça signifiait. Les Rough & Ready n'étaient pas des alliés. Mais ils n'étaient pas les gens qui avaient mis des tourelles dans les murs d'une installation piégée. À ce stade, c'était suffisant.
« Compris. On y va. »
Les deux Cutlass, cabossés, fumants, un moteur en moins, remontèrent hors des canyons de Pyro IV et s'alignèrent sur le corridor quantique. Le drive s'enclencha. Le tunnel bleu les avala.
Rat's Nest n'avait pas été conçue pour être accueillante.
La station flottait au point Lagrange L5 de Pyro V — un assemblage de modules Pyrotechnic Amalgamated datant du vingt-sixième siècle, raccordés entre eux par des corridors de pressurisation et des passerelles d'acier que personne n'avait entretenus depuis que la compagnie avait abandonné le système en 2563. Le gang Rough & Ready avait pris possession des lieux avec la philosophie simple qui gouvernait tout dans Pyro : si personne ne t'empêche de t'asseoir, c'est ta chaise.
La tour ATC répondit à la troisième tentative de contact. Une voix traînante, désintéressée, avec l'accent rauque des gens qui vivaient dans Pyro depuis assez longtemps pour que le rayonnement leur ait mangé les cordes vocales.
« Rat's Nest Contrôle. Identifiez-vous et déclarez vos intentions. »
« Deux Cutlass. Demande d'amarrage. Hangar privé. On paiera le tarif. »
Un silence. Prax imaginait l'opérateur ATC regarder ses capteurs — deux Cutlass Steel, l'un avec un moteur en moins et l'autre avec une coque qui ressemblait à un morceau de gruyère, demandant un hangar fermé. Le genre de chose qui, dans n'importe quel spatioport civilisé, déclencherait une alerte sécurité. À Rat's Nest, ça déclenchait un calcul.
« Hangar privé, c'est le double du tarif standard. Cinquante mille crédits. Par vaisseau. Pas négociable. »
« Accepté. Transmettez les coordonnées d'approche. »
Cent mille crédits. Les fonds noirs d'une unité d'opérations spéciales avaient au moins cet avantage : l'argent ne manquait jamais. Pas encore.
Les deux Cutlass se posèrent dans un hangar pressurisé du module est — un espace rectangulaire assez grand pour quatre vaisseaux de taille moyenne, éclairé par des tubes fluorescents dont un sur trois fonctionnait, avec des taches d'huile sur le sol et des câbles qui pendaient du plafond comme des lianes métalliques. Le sas du hangar se referma derrière eux. L'air de la station entra — tiède, sale, chargé de l'odeur de lubrifiant, de sueur et de nourriture réchauffée. L'odeur de la vie. La première odeur vivante depuis Bloom.
Prax coupa les moteurs. Le Cutlass gémit une dernière fois — le refroidissement des coques, la dépression des vérins hydrauliques, les circuits qui s'éteignaient les uns après les autres. Puis rien.
Il resta dans le cockpit une minute de plus. Seul. Les mains toujours sur les commandes. La lumière verte de Pyro V avait disparu, remplacée par le jaune sale des fluorescents de Rat's Nest.
Prax glissa la main dans sa poche de cuisse gauche et toucha le holo-cadre. Sa fille. La glace à la fraise. Area 18.
Cette fois, il regarda.
Ils n'eurent pas le temps d'être seuls.
Le sas latéral du hangar s'ouvrit cinq minutes après l'atterrissage. Trois hommes entrèrent — des Rough & Ready, reconnaissables à l'absence totale d'uniformité de leur équipement. Des armures dépareillées, des armes portées avec la décontraction de gens qui les portent partout, des visages burinés par le rayonnement de Pyro et par le genre de vie qui ne figure dans aucune brochure de recrutement.
Le plus grand — un type avec une cicatrice qui partait de la tempe et disparaissait dans le col de son armure — regarda les deux Cutlass, puis Prax, puis les deux Cutlass à nouveau.
« C'est quoi l'histoire ? »
« L'histoire, c'est qu'on a des crédits et qu'on a besoin de réparations. »
« Les réparations, c'est pas mon rayon. Mon rayon, c'est de savoir qui atterrit dans ma station avec des trous dans la coque et une demande de hangar privé. »
Prax soutint le regard. Derrière lui, Mout était descendu du vaisseau, les mains vides mais les épaules larges. Cook se tenait dans l'ombre de la rampe. Pelo, de l'autre côté, était appuyé contre le train d'atterrissage de son Cutlass avec la nonchalance calculée d'un homme qui veut qu'on pense qu'il n'a pas peur.
« Des gens qui ont eu une mauvaise journée et qui ont besoin d'un endroit calme pour la finir. »
Le Rough & Ready le fixa cinq secondes. Puis il sourit — le sourire de quelqu'un qui avait entendu cette phrase mille fois et qui savait que la vérité était toujours pire que le résumé.
« Bienvenue à Rat's Nest. Les réparations se négocient au dock trois. Le médecin est au module central, sur la droite. Restez dans votre hangar et dans les zones communes. Si vous causez des problèmes, on les résoudra à notre façon. »
Ils partirent sans attendre de réponse.
Saros porta Ulos jusqu’à l’infirmerie de Rat’s Nest avec Cook. Ange suivait, appuyé contre la cloison de sa main valide, le visage gris, l’épaule immobilisée dans le bandage de fortune qui s’imbibait encore.
L'infirmerie était un mot généreux pour ce qu'ils trouvèrent — une salle de huit mètres carrés avec deux lits médicaux de fortune, un scanner corporel de génération ancienne qui bourdonnait comme un insecte mécanique, et un médecin. Un vrai médecin — ou du moins quelqu'un qui avait été médecin avant que les circonstances de la vie ne l'amènent à Rat's Nest, avec des yeux fatigués et des mains qui tremblaient moins que celles de Cook.
Le scanner révéla ce que Saros savait déjà. Lacération de la rate. Hémorragie interne diffuse — le sang s'infiltrait dans la cavité péritonéale depuis des heures, lentement, régulièrement, dépassant la capacité du patch hémostatique qui ne couvrait que la plaie externe. Le foie était intact, mais la perte sanguine cumulée — le froid de Bloom, la fuite, la plongée dans Pyro V, les manœuvres d'évasion — avait fait chuter la tension à un niveau où les organes commençaient à s'éteindre les uns après les autres.
Le médecin de Rat's Nest secoua la tête.
« Il faudrait un bloc opératoire. Une transfusion de grade médical. Un chirurgien vasculaire et quatre heures. Je n'ai rien de tout ça. »
« Qu'est-ce que vous avez ? »
« De quoi le rendre confortable. »
Saros ferma les yeux. Une seconde. Deux. Il les rouvrit. Il hocha la tête.
Le médecin se tourna vers Ange, assis sur le deuxième lit. Il examina l’épaule, palpa les bords de la plaie, vérifia le pouls radial. « Celui-là, je peux le garder. La balle est ressortie propre. Il a besoin de sutures, d’une transfusion de base et de douze heures allongé. Il vivra. » Ange, adossé au mur, ne dit rien. Ses yeux — ces yeux qui voyaient tout — étaient rivés sur Ulos, de l’autre côté de la pièce.
Cook ne quitta pas le chevet d'Ulos. Il resta assis sur le tabouret métallique de l'infirmerie, la main sur l'avant-bras du blessé — la même main, la même position, la même immobilité qu'il avait maintenue pendant tout le transit. Ulos ouvrit les yeux une dernière fois. Son regard — déjà lointain, déjà en train de se détacher — trouva celui de Cook. Ses lèvres bougèrent. Pas de son. Cook se pencha.
Personne ne sut ce qu'Ulos dit. Cook ne le répéta jamais.
Ulos ferma les yeux. Sa respiration ralentit. Le moniteur de l'infirmerie — un vieux modèle dont l'écran clignotait — afficha une courbe qui descendit lentement, comme un sentier qui descend vers une vallée. Puis la courbe devint une ligne. Puis l'écran s'éteignit, parce que le médecin de Rat's Nest avait coupé le moniteur avant que le bip continu ne remplisse la pièce.
Saros posa une main sur l'épaule de Cook. Cook ne bougea pas.
« On le ramène. »
Cook leva la tête.
« Quoi ? »
« On ne le laisse pas ici. On a déjà perdu trop de frères sur Bloom. On ne laisse personne d'autre derrière. »
Cook regarda Saros. Quelque chose changea dans ses yeux — quelque chose qui ressemblait à de la reconnaissance, ou peut-être à la première fissure dans le mur qu'il avait construit pendant le transit. Il hocha la tête. Une fois. Lentement.
En sortant de l'infirmerie, ils passèrent devant les habitations du module central.
C'était une enfilade de portes métalliques, des cellules de résidence louées aux visiteurs de passage, avec un espace commun au centre — quelques chaises soudées au sol, une table, et un écran mural qui diffusait une boucle Spectrum en continu. L'écran était vieux, le son grésillait, l'image sautait toutes les trente secondes. Mais les mots étaient lisibles.
Alerte de sécurité impériale. L'Advocacy recherche un groupe de mercenaires terroristes impliqués dans le massacre de onze scientifiques civils du Consortium des Citoyens pour la Prospérité sur la planète Bloom, système Pyro. Les suspects, opérant sous de fausses identités, sont considérés comme armés et extrêmement dangereux. Toute information conduisant à leur capture ou leur élimination sera récompensée. Les suspects sont :
Les noms défilèrent. Pas leurs vrais noms — les identités de couverture qu'ils utilisaient à Stanton. Consultants en gestion des risques. Les photos étaient floues, prises à partir de caméras de surveillance de spatioports, mais reconnaissables pour quiconque les avait vus en personne.
Mercenaires terroristes.
Pas des soldats. Pas des militaires UEE. Pas des membres d'une unité clandestine trahie par les institutions qu'elle servait. Des terroristes. Des civils armés qui avaient massacré des scientifiques innocents. L'Empire ne les avait pas seulement trahis — il les avait réécrits. Réinventés. Transformés en l'ennemi qu'il avait besoin qu'ils soient pour que l'histoire tienne debout.
La Task Force Echo n'avait jamais existé.
Saros regarda Prax. Le commandant se tenait immobile devant l'écran, le visage éclairé par la lueur bleue du bulletin Spectrum. Son expression n'avait pas changé — la même surface plate, contrôlée, que Saros avait vue pendant tout le transit. Mais ses mains, ces mains qui avaient tenu les commandes pendant deux heures de poursuite sans trembler une seule fois, étaient refermées en poings.
Deux Rough & Ready assis dans l'espace commun regardèrent l'écran, puis regardèrent Prax. L'un d'eux pencha la tête. Reconnut. Son expression changea — pas de la peur, pas de la menace. Un calcul. Le sourire d'un homme qui venait de comprendre que les réparations allaient coûter beaucoup plus cher.
« Les réparations pour vos Cutlass... Ça va prendre un peu plus de crédits que prévu. »
Prax ne le regarda pas.
Il regardait les noms sur l'écran. Les photos. Les mots « armés et extrêmement dangereux ». Et derrière les mots, dans l'espace entre les lignes de texte, il voyait autre chose. Les adresses. Les quartiers résidentiels d'Area 18. Le Workers District de Lorville. Les écoles. Les parcs. L'holo-cadre dans sa poche.
Si l'Empire les avait déclarés terroristes, l'Empire irait chercher leurs familles. C'était la procédure. Les familles étaient des leviers, des pièces à conviction, des dommages collatéraux acceptables dans le nettoyage d'une opération qui n'aurait jamais dû exister.
Prax se tourna vers Saros. Vers Cook. Vers Mout, qui se tenait dans l’ombre du couloir. Vers Ange, adossé au cadre de la porte de l’infirmerie, le bras gauche en écharpe, pâle comme la glace de Bloom mais debout. Vers Pelo, appuyé contre le mur opposé, les bras croisés, le sourire sarcastique remplacé par quelque chose de plus dur.
Il ne dit qu'un mot.
« Stanton. »
Personne ne demanda de précision. Personne n'en avait besoin.
Ils n'étaient plus des soldats de l'Empire. Ils n'étaient plus des fugitifs. Ils étaient des pères et des mères, des frères et des sœurs, et leurs familles ne savaient pas encore que le monde venait de changer. La meute n'existait pas encore. Mais la rage qui la forgerait venait de naître.
Crocs Brisés
Rat's Nest / Stanton Gateway — 2934
Le Starlancer TAC se posa sur la plateforme extérieure de Rat’s Nest avec la délicatesse d’un poing sur une table.
Les répulseurs soufflèrent une tempête de poussière métallique sur le pont d’amarrage — des particules de rouille et de peinture écaillée que les cycles de pressurisation avaient détachées du revêtement de la station au fil des décennies. Les trains d’atterrissage touchèrent l’acier avec un impact que Garrel sentit remonter dans sa colonne vertébrale à travers le fauteuil du poste de pilotage. Il coupa les moteurs principaux et laissa le bourdonnement des systèmes auxiliaires remplir le silence.
Gaslight n’avait rien donné. La station des Rough & Ready au point de Lagrange L2 de Pyro V était un relais de ravitaillement actif — un assemblage de modules de fret reconvertis en dépôt d’hydrogène et en comptoir de négoce, alimenté par la proximité du géant gazeux. Les quais grouillaient de contrebandiers et de pilotes de fret qui y faisaient le plein avant de replonger dans le système. Garrel y avait passé quatre heures, interrogé trois opérateurs de quai et scanné chaque hangar. Pas de Cutlass Steel. Pas de signatures correspondantes. Les cibles avaient choisi l’autre station des Rough & Ready — Rat’s Nest, au point L5, de l’autre côté de l’orbite. Quatre heures perdues. Du temps et deux Gladius, écrasés dans l’atmosphère de Pyro V. Quatre millions de crédits de matériel pulvérisés dans les nuages verts d’un géant gazeux.
Les pertes étaient pour lui. Elles étaient toujours pour lui.
Il activa le canal chiffré — fréquence rotative, le genre de communication que les corporations de Stanton utilisaient quand elles voulaient que personne ne remonte la chaîne. La voix à l’autre bout était synthétisée. Pas une synthèse bon marché de brouilleur personnel — une modification vocale de grade industriel, le genre qu’on trouvait dans les salles de conférence des étages supérieurs où les décisions coûtaient des vies et les mots coûtaient des fortunes.
« Contrôle. Les cibles sont sans doute à Rat’s Nest. »
Trois secondes de silence. Puis la voix synthétique, sans inflexion :
« Les actifs scientifiques de Bloom sont sécurisés. Le nettoyage de l’installation est terminé. Les cibles restantes compromettent l’investissement. Éliminez-les. »
L’investissement. Le mot revenait pour la troisième fois en douze heures. Pas « l’opération ». Pas « la mission ». L’investissement. Le vocabulaire des gens qui calculent en colonnes de chiffres plutôt qu’en corps sur le terrain. Garrel avait travaillé pour la Navy, pour l’Advocacy, pour trois sociétés de sécurité privée. Il reconnaissait le langage. Ce n’était pas un canal militaire. C’était un canal corporatif, routé via un relais dans Stanton — pas Pyro, pas un serveur de la Navy. Quelqu’un dans Stanton avait les moyens de déployer un Starlancer TAC, deux Gladius et trente-deux opérateurs dans un système sans loi pour éliminer une unité clandestine de l’Empire. Et ce quelqu’un avait fait diffuser un bulletin Spectrum en moins de deux heures après Bloom.
Garrel ne posait pas de questions. C’était pour ça qu’on le payait.
Il descendit avec dix hommes.
La plateforme d’amarrage était suspendue sous le ventre de la station — une plateforme exposée au vide, bordée de balises clignotantes et au bout un ascenseur protégé par une barrière énergétique qui retenait l’atmosphère dans un halo bleuâtre. Garrel traversa la barrière — une sensation de pression brève, comme franchir un rideau d’eau — et entra dans la zone pressurisée. L’ascenseur principal montait directement au module central de la station et desservait les hangars en contrebas. Dix hommes en armure de combat dans un ascenseur de Pyro — c’était une déclaration, pas une négociation.
Le bureau de contrôle était au module central — une pièce de quinze mètres carrés avec des écrans de surveillance crasseux et un bureau métallique derrière lequel un homme fatigué faisait semblant de ne pas avoir peur. Garrel posa cinquante mille crédits sur le bureau. En liquide — des puces de données de transfert anonyme, le genre de monnaie que Pyro comprenait.
« Deux Cutlass. Arrivés il y a quelques heures. Je veux le numéro du hangar, le nombre d’occupants et les points d’accès. »
Le responsable regarda les crédits. Regarda les dix hommes armés derrière Garrel. Ses épaules s’affaissèrent d’un centimètre — la géométrie de la capitulation.
« Hangar est. Module privé. Six personnes, dont un blessé. Un seul accès — l’ascenseur de service qui dessert les hangars depuis le module central. »
Garrel hocha la tête. Il désigna cinq de ses hommes — la première vague. Un Rough & Ready de la station, un type à la mâchoire carrée qui avait regardé les crédits avec un peu trop d’intérêt, se joignit au groupe sans qu’on lui demande. Six hommes pour l’ascenseur. Garrel garderait les quatre restants en réserve pour la deuxième descente.
Des fugitifs épuisés dans des vaisseaux en réparation. Six hommes suffiraient.
Mout n’arrivait pas à dormir.
Il avait essayé — vingt minutes dans un caisson de résidence du module central, les yeux au plafond, à écouter les bruits de la station. Mais les bruits de Rat’s Nest n’étaient pas les bruits d’un vaisseau, et Mout ne dormait bien que dans les vaisseaux. Alors il avait fait ce qu’il faisait toujours quand le sommeil ne venait pas : il marchait. Il avait arpenté les corridors du module central en notant les sorties, les angles morts, les visages. Un vieux réflexe d’opérateur clandestin — connaître le terrain avant que le terrain ne vous connaisse.
C’est devant un hublot d’observation du pont supérieur qu’il la vit. Une silhouette massive qui descendait sous la station, lentement, ses feux de position pulsant dans le noir. Quatre-vingt-trois mètres de plateforme d’assaut MISC, trapue, hérissée de tourelles. Le Starlancer TAC glissait sous le ventre de Rat’s Nest vers les plateformes d’amarrage inférieures. Mout le regarda disparaître sous la coque de la station comme un requin passant sous la quille d’un navire.
Il n’y avait pas deux Starlancer TAC dans tout le système de Pyro. C’était celui qui avait tué Deng.
Canal com, voix basse :
« Commandant. Le Starlancer. Il se pose sous la station. »
La réponse de Prax fut immédiate. Pas une seconde de surprise. Comme si une partie de lui n’avait jamais cessé d’attendre ce moment.
« Tout le monde au hangar. Armés. Maintenant. »
Ils convergèrent en silence.
Saros arriva en dernier avec Ange. L’éclaireur marchait droit, le menton levé, et quiconque ne le connaissait pas n’aurait rien remarqué. Mais Saros voyait la mâchoire serrée, la légère raideur du côté gauche, la façon dont Ange évitait de bouger le bras sans jamais le regarder. La discipline du corps qui ment au cerveau. Cook et Saros chargèrent le corps d’Ulos dans le Cutlass de Pelo — le drap de l’infirmerie était taché par endroits, et Cook le manipulait avec la précision d’un homme qui rend un dernier service à quelqu’un qui ne pourra pas le remercier.
Prax évaluait le terrain. Le hangar était un rectangle de métal — assez grand pour quatre vaisseaux moyens, un seul accès : l’ascenseur de service, dont les portes faisaient face aux deux Cutlass posés côte à côte. Entre l’ascenseur et les vaisseaux : des caisses de matériel, des conteneurs de pièces de rechange, des fûts de lubrifiant empilés le long des murs — tout le désordre utilitaire d’un hangar de Pyro.
« On se positionne près des portes. Derrière les caisses. Dix mètres max. Quand l’ascenseur s’ouvre, c’est un entonnoir. Questions ? »
Personne n’en posa. Ils se déployèrent derrière les conteneurs en un arc de cercle serré autour des portes de l’ascenseur. Six canons pointaient vers le métal gris des portes coulissantes. Mout était à gauche, derrière un fût de lubrifiant. Cook à droite, un genou au sol. Prax au centre. Ange, adossé à un conteneur, le fusil en main droite — la main qui n’avait besoin de personne — les yeux fixés sur la jonction entre les deux panneaux de l’ascenseur.
Le silence. L’attente. Le genre de silence qui a un goût.
Eats était dans l’espace commun du module central quand il comprit.
Il reconnut les signes avant que les mots ne soient prononcés. Dix hommes en armure de combat qui traversent une station de Pyro, ce n’est pas une visite de courtoisie — c’est une équipe de nettoyage. Eats avait été headhunter assez longtemps pour reconnaître la formation, la démarche, le regard. La cellule d’Eats opérait dans le secteur de Pyro V avant que les Fire Rats ne les démantèlent dans un conflit territorial qui avait coûté la vie à huit de ses douze compagnons. Pas le gang entier — juste sa cellule, son coin du système, ses gens. Il s’était retrouvé sans faction, sans vaisseau, avec pour seul capital une compétence de combat qu’il avait échangée contre un lit à Rat’s Nest.
Un an. Un an à garder des hangars, à escorter des marchands nerveux jusqu’au quai de réparation, à dormir dans un caisson de deux mètres sur trois où le plafond suintait quand la pressurisation fluctuait. Il avait la peau tannée par le rayonnement de Pyro — pas brûlée mais épaissie, comme du cuir laissé au soleil — et un nom que personne à Rat’s Nest n’avait jamais entendu avant, parce qu’Eats venait d’un coin de Pyro où les noms se donnaient autrement.
Il était accoudé au comptoir de l’espace commun quand il entendit le chef des mercenaires demander le numéro du hangar. Il vit le responsable capituler. Il vit les crédits changer de mains. Et il vit le premier groupe de cinq se diriger vers l’ascenseur — le même ascenseur qui desservait le hangar est où il avait promis à six étrangers qu’ils seraient en sécurité.
Eats avait une règle. Une seule, ramenée intacte de trente ans dans un système où les règles duraient rarement aussi longtemps que ceux qui les énonçaient : il ne revenait pas sur sa parole.
Les mercenaires marchaient vers l’ascenseur. Eats aussi. Mais Eats connaissait Rat’s Nest. Il connaissait le raccourci par le corridor de maintenance du niveau deux — une coursive étroite que les mécaniciens utilisaient pour accéder aux conduits de pressurisation, et qui débouchait directement devant les portes de l’ascenseur au module central. Les mercenaires, eux, revenaient du bureau de contrôle par le corridor principal — plus large, plus long.
Eats courut. Le corridor de maintenance était sombre, le plafond bas, les câbles pendaient comme des lianes. Ses bottes martelaient les grilles métalliques. Derrière lui, à trente mètres, il entendait les pas lourds des mercenaires dans le corridor principal. Il arriva devant l’ascenseur cinq secondes avant eux. Appuya sur le bouton. Les portes s’ouvrirent. Il s’engouffra dans la cabine, frappa le niveau du hangar est et regarda les portes se refermer au moment exact où la première armure de combat apparaissait au bout du couloir.
L’ascenseur descendit. Eats regarda les chiffres défiler sur le panneau. Trois. Deux. Un. Au-dessus de lui, les mercenaires attendaient la cabine. Quand elle remonterait, ce serait leur tour. Il avait une minute. Peut-être moins.
Les portes de l’ascenseur s’ouvrirent sur le hangar. Eats sortit en courant, les mains levées, la voix en avant.
Il ne finit pas sa phrase.
Six canons pivotèrent vers lui comme un seul organisme. Six paires d’yeux, six lignes de tir, six doigts sur six détentes. Eats se figea. Grand, osseux, désarmé de fait par la vitesse à laquelle il comprit la situation : s’il faisait un geste vers son arme, il mourrait avant que son cerveau n’ait le temps de regretter.
« Ils arrivent. Juste derrière moi. Cinq mercenaires et un des nôtres dans l’ascenseur. Quand il remonte, c’est pour eux. Vous avez une minute. »
Prax le fixa. Deux secondes. Le calcul : un homme seul, sans couverture, qui se jette dans la gueule de six tireurs pour prévenir des inconnus. Soit c’était la vérité, soit c’était le plan le plus stupide de l’histoire de Pyro.
Mout lui arracha son arme d’un geste sec. Eats ne résista pas.
« Derrière les caisses. Tu bouges pas. On s’en occupe. »
Eats obéit. Au-dessus d’eux, le bourdonnement de l’ascenseur qui remontait. Silence. Puis le bourdonnement qui redescendait. Chargé.
Les portes coulissèrent.
Le premier mercenaire fit trois pas hors de la cabine. Il portait une armure sans marquage, un fusil Gallant en position haute, et la démarche assurée d’un homme qui s’attend à trouver des fugitifs endormis dans des vaisseaux en réparation. Ce qu’il trouva, à cinq mètres de la porte, c’était six opérateurs d’une unité clandestine de la Navy derrière des conteneurs d’acier, avec vingt ans d’expérience combinée dans l’art de tuer des gens dans des espaces confinés.
Mout tira le premier. Deux rafales courtes, sèches, concentrées sur le thorax du premier homme. Le mercenaire s’effondra en arrière, percutant celui qui le suivait. Prax tira sur le troisième — une rafale unique, centre de masse, propre.
Cook était immobile derrière son conteneur. Il ne bougeait pas — il attendait. Quand le quatrième mercenaire trébucha sur le corps du troisième et leva les yeux, Cook lui tira deux balles dans la visière du casque. Le polycarbonate éclata vers l’intérieur. Le cinquième essaya de reculer dans la cabine — Cook le toucha au cou, dans l’interstice entre le plastron et le col. Le sang dessina un arc parfait sur la paroi de l’ascenseur. Cook nota distraitement que l’arc ressemblait à une virgule. C’était le genre de détail que son cerveau enregistrait désormais à la place des émotions.
Le Rough & Ready qui avait rejoint le groupe d’assaut fut le dernier debout. Il s’était plaqué contre la paroi intérieure de l’ascenseur pendant le massacre, et il surgit maintenant arme levée, cherchant une cible. Pelo, embusqué derrière un train d’atterrissage avec un angle parfait sur la porte, lui mit une balle dans l’épaule qui le fit pivoter comme une toupie. Le Rough & Ready s’effondra à genoux. Pelo tira une deuxième fois.
Cinq secondes. Six corps. Le sol du hangar luisait sous la lumière jaune des fluorescents.
Eats, derrière son conteneur, n’avait pas bougé. Il regardait les corps. Il regardait ces gens — ces fugitifs épuisés, ces blessés en fuite — qui venaient d’exécuter six hommes armés avec la précision chirurgicale d’un équipage de combat d’élite. Une pensée traversa son esprit comme un courant froid : ces gens ne sont pas ce qu’ils semblent être.
Le pillage prit trente secondes.
Rapide, professionnel, sans un mot inutile. Mout et Cook dépouillèrent les corps pendant que Prax couvrait l’ascenseur. Munitions — six chargeurs de Gallant, deux chargeurs de P4-AR, un lot de grenades Deux kits médicaux. Un datapad chiffré dans la poche de cuisse du chef de groupe — Prax l’empocha sans l’ouvrir. Chaque objet comptait. Ils étaient des fugitifs coupés de tout, sans alliés, sans base. Tout ce qu’ils n’emportaient pas était perdu.
Eats s’approcha d’un corps et ramassa un fusil d’assaut Gallant. Prax le regarda faire. Hocha la tête.
Puis le bruit revint. Au-dessus d’eux, dans le puits de l’ascenseur, le grincement mécanique de la cabine qui remontait. Arrêt. Chargement. Descente.
Saros en avait assez.
Assez de cette journée. Assez de ces corridors, de ces embuscades, de ce sang qui n’était jamais le sien mais qui finissait toujours sous ses ongles. Assez des patchs hémostatiques et des regards qui s’éteignaient. Assez d’être le médecin qui comptait les morts des autres.
Il se leva, traversa le hangar au pas de course et monta dans le Cutlass le plus proche. Il ouvrit le râtelier d’armement latéral, et trouva ce qu’il cherchait au fond, coincé entre des chargeurs et des accessoires comme un secret mal gardé.
Le Boomtube d'Ulos.
Lance-roquettes à tube jetable, un seul tir, projectile à triple charge — trois sous-munitions en grappe qui détonaient en cascade. Le genre d’arme que Drake vendait avec une notice d’utilisation d’une seule ligne : pointez vers le problème, appuyez sur la détente, regardez le problème disparaître. L’argument final d’une conversation que personne ne voulait avoir.
Saros redescendit du Cutlass, le tube sur l’épaule, et se planta devant les portes de l’ascenseur. Le viseur collé à l’œil. La gueule du tube à cinq mètres des portes coulissantes.
Mout, depuis sa couverture, le regarda avec l’expression d’un homme qui hésite entre l’admiration et l’inquiétude.
L’ascenseur arrivait. Le bourdonnement descendait dans le puits, de plus en plus fort. Le chiffre sur le panneau mural égrenait les étages. Quatre. Trois. Deux.
Les portes s’ouvrirent.
Cinq mercenaires. Entassés dans la cabine, armes au poing. Le premier vit Saros. Ses yeux descendirent du visage au tube sur l’épaule, et dans l’espace d’un battement de cœur, son cerveau identifia l’objet, comprit ce que ça signifiait, et envoya un ordre à ses jambes qu'elles ne reçurent jamais.
Saros tira.
La triple charge parcourut la distance entre le tube et la cabine en un clin d’œil. Les trois sous-munitions détonèrent dans l’espace confiné — l’ascenseur se transforma en crématorium. Le souffle rebondit entre les parois métalliques, revint sur lui-même, et fit des cinq occupants quelque chose que même Saros, médecin de formation, ne pourrait plus identifier comme ayant été humain. Les portes de l’ascenseur furent arrachées de leurs rails et projetées à travers le hangar.
Puis le sifflement commença.
La roquette avait percé la paroi arrière du puits d’ascenseur. Derrière cette paroi, la structure externe de la station. L’intégrité était compromise — un trou de la taille d’un poing dans la coque, et le vide de Pyro de l’autre côté qui aspirait l’air avec la patience d’un prédateur. Le hangar était vaste — la dépressurisation serait lente, pas explosive. Mais inéluctable. Les oreilles de Prax se bouchèrent. L’air devint mince.
« Casques ! Tout le monde ! On décolle ! »
La répartition se fit en courant.
Prax dans le poste de pilotage du Cutlass de tête, Mout grimpant vers la tourelle dorsale, Eats s’engouffrant dans un strapontin de la soute avec la démarche raide d’un homme qui monte dans un vaisseau inconnu pour la première fois. Pelo dans le poste de pilotage du deuxième, les moteurs déjà en préchauffage, Saros et Ange dans la soute, Cook sanglé à côté du corps d’Ulos qu’il avait arrimé au râtelier de chargement avec un soin que les vivants recevaient rarement.
Eats boucla son harnais et regarda autour de lui. L’intérieur d’un Cutlass Steel — plaques d’acier rivetées, sièges de plastique, barres LED en mode urgence. Pas de hublots. Juste du métal, du câblage et l’odeur de la graisse.
« C’est quoi le plan ? »
Mout, en grimpant vers la tourelle :
« Stanton. »
« Stanton ? Je suis pas citoyen. Je passe pas les contrôles. »
« Nous non plus. Plus maintenant. Bienvenue au club. »
Les portes du hangar. Massives, d’origine Pyrotechnic Amalgamated, conçues pour résister aux impacts de débris et aux variations de pression de Pyro. Elles ne s’ouvriraient pas — la tour de contrôle était du côté des gens qui voulaient les tuer. Prax arma deux missiles. Pelo fit de même.
« Feu. »
Les missiles frappèrent les portes dans une déflagration jumelle qui fit vibrer tout le hangar. Le métal se tordit vers l’extérieur en grinçant, déchirant ses gonds, laissant un passage irrégulier bordé de bords incandescents. Le vide s’engouffra. Tout ce que le hangar contenait fut aspiré vers l’ouverture — caisses, outils, débris, les corps des mercenaires qui roulèrent sur le sol comme des mannequins. Les deux Cutlass, moteurs en poussée, s’arrachèrent de leurs plateformes et foncèrent vers la brèche.
Le noir les avala. La lumière malade de l’étoile de Pyro les accueillit. Prax aligna le quantum. Destination : Porte de Stanton.
Le tunnel bleu les emporta.
Pelo avait appris à piloter sur les simulateurs de l’Académie de MacArthur, dans un système où les étoiles étaient stables et le vide était propre. Rien ne l’avait préparé à Pyro. Mais Pyro l’avait préparé à tout le reste.
Dans le quantum, Prax donnait ses instructions par radio. La voix du commandant avait cette qualité que Pelo commençait à reconnaître — le calme méthodique d’un homme qui découpe les catastrophes en problèmes résolubles.
« Porte de Stanton. Station de contrôle du point de saut côté Pyro. Sous le contrôle des corporations de Stanton qui financent la sécurité du corridor. Le bulletin Spectrum nous a grillés. Transpondeurs désactivés, composants alimentés au minimum, on réduit les émissions au minimum. À basse puissance, nos Cutlass ne sont détectables qu’à cinq kilomètres. »
« Et si le passage est bloqué ? »
« On passe quand même. »
Les deux Cutlass émergèrent du quantum. La nébuleuse qui entourait le point de saut emplissait la verrière — un brouillard de gaz et de débris qui diffusait la lumière de Pyro en un halo orange sale. Les capteurs perçaient le voile et révélaient le dispositif.
La station Stanton Gateway était à vingt kilomètres devant — un assemblage orbital de modules de régulation et d’antennes de communication, noyé dans la nébuleuse. Trente kilomètres plus loin, l’anomalie gravitationnelle du point de saut scintillait dans le brouillard — une distorsion subtile de la lumière stellaire, comme si l’espace lui-même pliait autour d’un point invisible. La bouche du trou de ver vers Stanton.
Et entre les deux, positionné avec la précision stratégique d’un bouchon dans un goulot : un Aegis Hammerhead.
Cent mètres de corvette anti-chasseurs. Six tourelles jumellées, vingt quatre canons laser capables de saturer un volume d’espace de la taille d’un terrain de football en moins de deux secondes. La couverture était sphérique : aucun angle d’approche n’était un angle mort. Le Hammerhead ne laissait pas d’espace — il le dévorait. Le vaisseau avait été le bras armé d’Aegis Dynamics pendant l’ère Messer — l’héritage le plus meurtrier du fournisseur militaire du régime autoritaire, reconverti après la chute des Messer en outil de « sécurité privée » pour les corporations qui en avaient les moyens.
Prax avait vu ce que ces tourelles faisaient à un Cutlass. Il l’avait vu de l’intérieur du Hammerhead, du bon côté des canons, pendant des années d’opérations avec Echo. Le Cutlass disparaissait de l’écran comme une bougie qu’on souffle. Ici, ils seraient la bougie.
« On ne passe pas à côté de ça. »
Pelo, sur le canal :
« Commandant. Troisième signal. En approche du point de saut. »
Prax regarda l’affichage tête haute. Un vaisseau Crusader Hercules C2 — Quatre-vingt-quatorze mètres de cargo lourd, blanc, les lignes aérodynamiques élégantes caractéristiques de Crusader Industries. Un transporteur qui faisait sa route vers Stanton avec une soute pleine de marchandises légales et un transpondeur propre. Le genre de vaisseau qui traversait le point de saut vingt fois par mois sans que personne ne lève un sourcil.
Le C2 s’approchait du point de saut sur une trajectoire réglementaire. Le Hammerhead commençait à se repositionner vers l’ouverture — procédure standard, scan de sécurité pendant que le trou de ver s’activait. Le C2 avait déclenché l’ouverture par sa simple approche — le point de saut réagissait à la masse et à l’énergie quantique d’un vaisseau en transit.
La bouche du trou de ver s’ouvrit. Un iris de lumière bleue-blanche qui pulsa dans le brouillard de la nébuleuse, grandissant comme un œil qui s’éveille. Le C2 s’engagea dans le tunnel, sa silhouette massive disparaissant dans le courant d’énergie.
Le Hammerhead avait quitté sa position centrale pour l’inspection. Il était plus près du trou — mais aussi plus loin de la trajectoire d’approche directe. Prax vit l’ouverture. Pas l’ouverture du trou de ver — l’ouverture tactique. Une fenêtre de quelques secondes, un couloir entre la position décalée du Hammerhead et la bouche du point de saut. À pleine vitesse, les Cutlass traverseraient la zone de tir pendant quatre secondes. Peut-être cinq.
« Pelo. À mon signal. Pleine poussée, droit sur le trou. On ne ralentit pas, on ne manœuvre pas, on ne tire pas. On fonce. En tire-bouchon — rotation sur l’axe longitudinal.
« À mille mètres par seconde en rotation… C’est pas dans les manuels. »
« On y va. »
Les réacteurs rugirent — pleine poussée, accélération maximale, la force plaquant les passagers dans leurs sièges. En quelques secondes, les Cutlass dépassèrent les mille mètres par seconde. La nébuleuse défila autour d’eux comme un brouillard déchiré. Le Hammerhead grossissait sur le HUD.
Le Hammerhead les détecta. Les tourelles pivotèrent.
Des tracés rouges zébrèrent la nébuleuse — des colonnes de lumière parallèles puis convergentes, un mur de feu mobile qui cherchait à se refermer sur les deux points lumineux qui fonçaient vers l’anomalie. Les tourelles tiraient avec la précision mécanique des systèmes de visée assistés — chaque rafale corrigeant la précédente, chaque seconde réduisant l’erreur.
Pelo entra en rotation. Le Cutlass tourna sur lui-même comme une vis qui s’enfonce dans le vide, présentant alternativement chaque flanc aux tirs. Les boucliers encaissèrent par fragments — trois pour cent ici, cinq pour cent là, mais jamais assez sur un seul arc pour percer. Le poste de pilotage tournait et le noir se mêlait au rouge des tracés dans un kaléidoscope stroboscopique. Dans la soute, Saros serrait les dents et maintenait Ange par le harnais. Cook avait les yeux ouverts, fixés sur un point au-delà de la cloison. Le corps d’Ulos, sanglé, ne bougeait pas.
Prax suivit — moins élégant, parce que Prax n’était pas un acrobate, mais suffisant. Son Cutlass roulait en tire-bouchon avec la grâce approximative d’un tonneau dans une pente. Un tir toucha le bouclier arrière — huit pour cent d’un coup. Un deuxième râcla le ventre du vaisseau.
Le trou de ver était devant eux. L’iris de lumière bleue-blanche pulsait, immense, déformant les étoiles autour de lui comme un miroir brisé. Le C2 était déjà à l’intérieur, sa silhouette réduite à une ombre dans le courant d’énergie.
Pelo entra le premier. La lumière du trou de ver avala son Cutlass dans un éclair silencieux.
Prax le suivit. Le dernier tir du Hammerhead toucha le stabilisateur dorsal — un impact qui arracha un morceau de métal de la taille d’un bras et envoya une gerbe d’étincelles dans le sillage du vaisseau. Puis le trou de ver se referma sur eux, et le Hammerhead, les tourelles, les tracés rouges disparurent.
Le transit dura deux minutes.
Eats ne vit rien. La soute du Cutlass Steel était un coffre aveugle de plaques d’acier. Mais il sentit. La nausée d’abord — une torsion de l’estomac qui n’avait rien à voir avec le mouvement, comme si le corps lui-même était retourné de l’intérieur. Puis la pression — pas physique, pas mesurable, un poids qui appuyait sur la pensée plutôt que sur la peau. Et le son. Pas le bourdonnement du quantum — quelque chose de plus ancien, de plus vaste.
Eats déboucla son harnais. Il ne savait pas pourquoi. L’instinct. Le même instinct qui l’avait fait courir vers le hangar, qui l’avait maintenu en vie dans un système où la survie n’était pas un droit mais une négociation permanente.. Il remonta vers le poste de pilotage, une main sur la cloison pour garder l’équilibre, et s’arrêta derrière le siège du co-pilote.
La verrière s’ouvrait devant lui comme un œil.
Le trou de ver était un tunnel de lumière. Pas la lumière bleue ordonnée du quantum drive — pas une technologie, pas un mécanisme. Quelque chose d’autre. Les parois bougeaient — des formes à la périphérie de la vision qui se dissolvaient quand on les regardait directement, des courants d’énergie qui dérivaient en rubans blancs, un mouvement perpétuel qui suivait des lois qu’aucun physicien n’avait écrites. Ce n’était pas construit. Ce n’était pas artificiel. C’était l’espace lui-même qui s’était plié, naturellement, comme l’eau se plie autour d’une roche.
Eats n’avait jamais traversé un point de saut. Il était né dans Pyro, avait grandi dans Pyro, ne connaissait que l’étoile malade, les stations rouillées et le métal froid. Ce qu’il voyait à travers cette verrière était la chose la plus belle et la plus terrifiante. Il resta debout, bouche ouverte.
Prax, les mains sur les commandes, sans se retourner :
« Assieds-toi. On sort dans dix secondes. »
Eats ne bougea pas. Puis le tunnel cracha le Cutlass dans la lumière de Stanton, et il recula d’un pas, aveuglé.
La première chose qui frappa, c’était la lumière.
Blanche. Propre. Régulière. L’étoile de Stanton brillait avec la précision d’un mécanisme d’horlogerie — pas d’éruptions, pas de caprices, pas de rayonnement qui vous rongeait les cellules à travers les boucliers. L’espace ici était ordonné. Des balises de navigation clignotaient à intervalles réguliers. Des routes de trafic quantum quadrillaient le système en lignes invisibles. Des transpondeurs civils parsemaient les capteurs — des centaines de signatures qui vaquaient à leurs affaires dans un système où le commerce était la loi et les corporations étaient les dieux.
Le système qu’ils appelaient « maison » il y avait douze heures. Le système où un bulletin Spectrum les décrivait comme des mercenaires terroristes armés et extrêmement dangereux.
Le C2 Hercules était devant eux, déjà en alignement quantum vers sa destination. Sa silhouette blanche rapetissait sur le radar. Il ne les avait probablement jamais vus. Il ne saurait jamais qu’il leur avait sauvé la vie.
Prax regarda ses écrans. Hurston : deux-cent-soixante-dix millions de kilomètres. ArcCorp : trois cents millions. Deux planètes. Deux villes. Lorville et Area 18. Les familles d’Echo.
Pas assez de temps pour les deux.
« Pelo. On se sépare. »
Le silence sur le canal dura trois secondes. Pelo comprit. Depuis Bloom, les deux Cutlass avaient volé ensemble — dans la tempête, dans les canyons, à travers le feu. Se séparer, c’était déchirer quelque chose. Mais les familles étaient sur deux planètes différentes, et l’horloge tournait.
« Compris. Je prends Lorville. »
« Affirmatif. »
Prax hésita. Une seconde. Puis :
« Pelo. Dans notre situation, on a pas trop d’options. On se retrouvera à Grim HEX dans l’orbite de Yela. »
Pelo connaissait le nom. Tout le monde dans Stanton connaissait le nom — la station criminelle enfouie dans un astéroïde de la ceinture de Yela, l’endroit où l’Advocacy ne mettait les pieds que contrainte et forcée, où les sécurités corporatives de Hurston et d’ArcCorp ne s’aventuraient jamais. Pelo n’y avait jamais mis les pieds. Prax, si.
« Grim HEX. Compris. »
Eats, debout dans l’encadrement du poste de pilotage, les yeux encore brûlants de la lumière du trou de ver, hocha la tête sans rien dire. Grim HEX, il connaissait — la réputation avait traversé le point de saut. Le Pyro de Stanton, disaient les pilotes de Rat’s Nest. L’endroit idéal pour des gens qui n’existaient plus.
Le mot « Yela » flotta dans le poste de pilotage après le silence. La lune de Crusader. La ceinture d’astéroïdes. Six millions de kilomètres d’épaisseur de roches où un Cutlass de plus ne ferait pas lever un sourcil.
Ce nom ne signifiait rien encore. Mais les graines les plus durables sont celles qu’on plante sans le savoir.
Deux trajectoires quantum. Deux lignes de lumière bleue qui se séparèrent dans le noir de Stanton.
Dans le Cutlass de Pelo, Saros regardait le tunnel bleu. Cook était assis à côté du corps d’Ulos, la main posée sur le drap. Ange, adossé à la cloison, les yeux fermés, vérifiait son arme de la main droite. Automatiquement. Par réflexe.
Dans le Cutlass de Prax, Eats regardait le plafond de la soute aveugle et se demandait dans quel genre d’histoire il venait d’entrer. Mout descendit de la tourelle pour la première fois depuis le décollage de Rat’s Nest. Il s’assit en face d’Eats, les coudes sur les genoux.
« Eh, le nouveau. Tu sais te battre au sol ? »
« J’ai vécu à Pyro toute ma vie. »
« C’est pas une réponse. »
« C’est la seule que j’ai. »
Mout considéra. Hocha la tête.
Et Prax, seul dans le poste de pilotage, la main gauche sur les commandes, la main droite sur son holo-cadre. Sa fille. Sa femme.
Dans trois heures, s’il survivait, s’il passait les contrôles d’Area 18 sans être identifié, il frapperait à la porte de cet appartement. Et il dirait à sa femme ce qu’il n’avait jamais pu dire à personne — ni à un supérieur, ni à un frère d’armes, ni à l’Empire qui l’avait trahi. Il lui dirait la vérité. Toute la vérité. Qui il était. Ce qu’il avait fait. Ce qu’on leur avait fait. Et ensuite il prendrait sa fille dans ses bras et ils partiraient.
Deux Cutlass dans la lumière blanche de Stanton.
Deux trajectoires vers deux villes où des enfants dorment sans savoir.
Les crocs sont brisés, mais ils mordent encore.
Et quelque part dans le poste de pilotage du premier vaisseau,
un mot a été prononcé dont personne ne mesure le poids.
Yela.