Les Loups de Yela
DOSSIER LDY-VOL1 // CLASSIFICATION : PUBLIQUE
Les Loups
de Yela

Trahis par l'Empire.
Effacés de l'histoire.

Discord Discord LDY
Sommaire
01
Chapitre 01

Opération
Silence Spectral

Pyro III (Bloom) — 2934 — Univers Star Citizen

ACTE I
Un briefing d'une page
Commandant Prax

Le dossier tenait sur une page. Une seule. Prax le relut trois fois dans la lumière bleutée de la soute du Cutlass, espérant que les mots changeraient entre deux lectures. Ils ne changèrent pas. Faction dissidente des Citoyens pour la Prospérité. Laboratoire clandestin identifié sur Bloom, système Pyro. Développement suspect d'armes de destruction massive. Neutraliser l'installation. Ne laisser aucun survivant.

Il glissa la main dans la poche de cuisse gauche et toucha le petit holo-cadre qu'il y gardait. Sa fille, trois ans, le visage barbouillé de glace à la fraise dans un parc d'Area 18. Il ne regardait jamais la photo avant une mission. C'était une règle qu'il s'était fixée il y avait longtemps, parce qu'un homme qui pense à ses enfants est un homme qui hésite, et un homme qui hésite meurt. Il ne regarda pas la photo. Mais ses doigts restèrent sur le cadre une seconde de trop.

Il posa le datapad sur la table et se tourna vers son équipe. La soute du Cutlass de tête n'était pas conçue pour le confort. Huit sièges boulonnés au plancher, éclairage fonctionnel et l'odeur caractéristique de tout vaisseau Drake — ce mélange de polymère surchauffé et de graisse de joint hydraulique. Trois Cutlass transportaient les seize membres de la Task Force à travers le vide entre le jump point Stanton-Pyro et leur cible. Cinq heures de transit pour se préparer à quelque chose qui ne nécessitait, sur le papier, aucune préparation. C'était précisément ce qui dérangeait Prax.

Vingt ans dans la Navy, dont quatorze dans les opérations clandestines, lui avaient appris à se méfier de la simplicité. Les vraies missions n'étaient jamais simples. Les briefings courts signifiaient soit que l'information était incomplète, soit que quelqu'un avait décidé qu'il n'avait pas besoin de savoir. Dans les deux cas, la merde était au bout du chemin.

Echo n'était pas une unité ordinaire. Techniquement, elle n'existait pas. Aucun organigramme de la Navy ne mentionnait la Task Force Echo. Leur couverture officielle : liaison sécuritaire interentreprises, basée à Stanton. Un titre assez ennuyeux pour ne jamais attirer l'attention. Stanton était parfait pour ça — un système entier vendu aux corporations, quatre planètes privées où l'UEE n'assurait plus le maintien de l'ordre. La Navy avait officiellement quitté le système en 2865. Officiellement. En réalité, Stanton était un carrefour. Echo était ses griffes. Seize opérateurs, trois Cutlass, des identités civiles si solides que leurs voisins les croyaient consultants en gestion des risques. Leurs familles y vivaient aussi. Des enfants qui allaient à l'école dans le Workers District de Lorville ou dans les tours résidentielles d'Area 18, ignorant que papa ou maman franchissait des jump points vers des systèmes où le droit UEE n'était qu'un souvenir.

◈   ◈   ◈

Saros leva la tête de la caisse de matériel médical qu'il inspectait pour la troisième fois. Son crâne rasé luisait sous les néons du Cutlass. Trente-cinq ans, pas un cheveu, et des mains de chirurgien qu'il passait le plus clair de son temps à utiliser pour soigner les gens plutôt que les blesser.

« C'est léger. » Ce n'était pas une question. Prax le regarda. « Le briefing. C'est léger. Pas de reconnaissance préalable. Pas de sources confirmées. Pas de plan d'extraction si ça tourne mal. On nous envoie dans un système sans loi liquider une cible sur la base d'un paragraphe. »

À l'autre bout de la salle, Mout éclata de rire — ce rire bref et sec qui était sa réponse à tout, de la blague de mess à l'annonce d'un tir de barrage. Court sur pattes, des épaules de lutteur et un visage qui n'avait jamais rencontré un rasoir de très près, Mout était l'expert CQB d'Echo — le premier dans la porte, le dernier à reculer. « Saros, mon frère. On est Echo. Depuis quand on a besoin d'un plan ? » « Depuis qu'on est vivants, Mout. Et je compte bien le rester. »

Cook ne dit rien. Assis dans le siège le plus éloigné, les mains serrées autour d'un gobelet de café dont le contenu n'était que partiellement du café, il fixait un point au-delà de la cloison. Avant le décollage, il avait fait ce qu'il faisait toujours : versé une goutte de son café sur le plancher du Cutlass, du bout du gobelet, en un geste si discret qu'il fallait le connaître pour le remarquer. Quand Saros lui avait demandé, des années plus tôt, Cook avait répondu : « C'est pour ceux qu'on va perdre. » Personne n'avait posé la question une deuxième fois.

Et puis il y avait Ange. Ange ne parlait pas quand il n'avait rien à dire, ce qui, dans l'économie verbale de l'équipe, le rendait presque muet. Un mètre quatre-vingt-quinze, mince comme un poteau de coursive, un calme si profond qu'on aurait pu le confondre avec de l'indifférence — sauf que les yeux trahissaient autre chose. Ange voyait tout. Il enregistrait les détails comme d'autres respirent : automatiquement, sans effort, sans fin. C'est pour ça qu'il était éclaireur. C'est pour ça qu'il entrerait le premier.

Prax rangea le datapad dans sa poche de cuisse et s'adressa à l'ensemble de la salle. « On exécute le briefing tel quel. Formation losange. Ange en éclaireur. Mout, tu prends l'avant-garde. Saros, tu restes au centre avec l'équipe médicale. Cook, flanc gauche. Questions ? » Personne n'en posa. Pas parce qu'il n'y en avait pas, mais parce que les questions qu'ils avaient — pourquoi un briefing si léger ? pourquoi pas de reconnaissance satellite ? — étaient des questions auxquelles Prax n'avait pas de réponse. Et poser des questions sans réponse avant une opération, c'était semer le doute. Le doute tuait plus sûrement qu'une balle.

◈   ◈   ◈

Le jump point Stanton-Pyro n'avait rien de spectaculaire. Trente secondes de nausée et de lumière bleutée, puis l'émergence dans un système différent. Mais le jump point vers Pyro avait une particularité : la lumière y était plus sale, plus orange, comme si le soleil malade du système de l'autre côté imprégnait déjà le tunnel de sa radiation. Les trois Cutlass émergèrent dans l'espace de Pyro et furent immédiatement frappés par l'alerte de radiation des capteurs. Rien de critique — les boucliers encaissaient — mais le voyant ambre qui clignotait sur la console rappelait qu'ici, même le vide essayait de vous tuer.

Bloom apparut dans la verrière du cockpit comme une larme de glace suspendue dans le noir. Vue de l'espace, la troisième planète de Pyro était d'une beauté traîtresse — des étendues de blanc et de bleu-vert, là où la glace cédait à des mers d'eau salée dans les zones tempérées. L'étoile de Pyro, orange et instable, projetait une lumière rasante qui faisait briller la surface comme du verre brisé.

Pendant la descente atmosphérique, l'étoile de Pyro leur envoya un rappel. Une éruption solaire frappa les boucliers du Cutlass de plein fouet — le cockpit se teinta de rouge sang pendant trois secondes, les instruments décrochèrent, les écrans clignotèrent, et un grondement sourd traversa la coque comme le roulement d'un tonnerre lointain. Puis tout revint. Mout, agrippé à la poignée de soute, lâcha dans le silence qui suivit : « Même le soleil veut pas qu'on soit là. » Personne ne rit.

L'installation cible se trouvait à sept kilomètres au sud-est de Frigid Knot. Les trois Cutlass se posèrent à deux kilomètres, dans une dépression naturelle du terrain. Prax ouvrit la rampe arrière et le froid de Bloom lui mordit le visage. Ce n'était pas le froid de l'espace. L'espace, c'est un froid propre. Le froid de Bloom était vivant. Il avait de la masse, de la texture, une volonté presque. Il se glissait sous les joints de l'armure, s'infiltrait dans les muscles, transformait chaque respiration en un acte de volonté.

L'installation apparut comme une cicatrice dans le blanc — des angles rectilignes là où la nature n'en produisait pas. Pas de véhicule à l'extérieur. Pas de lumière. Juste du béton, de la glace, et le sifflement du vent. Devant le sas, Mout tapa sur l'épaule d'Ange. L'éclaireur ne se retourna pas. « Si c'est vide, je t'offre un verre à Grim HEX. » Ange, sans bouger la tête, les yeux rivés sur le panneau de contrôle : « Tu me dois déjà quatorze verres. »

ACTE II
Le troisième signal
Ange

Le sas extérieur n'était pas verrouillé. Ange s'immobilisa devant la porte, une main sur le panneau de contrôle, l'autre sur la crosse de son arme. Ses senseurs thermiques affichaient rien. Pas de chaleur corporelle. Pas de système actif. Une installation de recherche en fonctionnement devrait émettre de la chaleur. Ce qu'Ange avait devant lui, c'était un trou noir. Et Ange avait vu suffisamment de trous noirs dans sa carrière pour savoir ce qu'ils contenaient généralement. « Commandant. Aucun mouvement. Aucune signature thermique. L'installation est froide. » Il poussa le sas. Le mécanisme céda sans résistance. Premier signal.

Le corridor principal s'ouvrit devant lui. Les lumières de secours clignotaient dans un cycle lent — orange, noir, orange — projetant des ombres rampantes sur les parois. L'air sentait le froid, le métal, et quelque chose de chimique. D'antiseptique. Et sous cette odeur, plus ténue — l'odeur de la mort qui n'avait pas encore eu le temps de devenir putréfaction dans l'air glacé de Bloom. Le chauffage avait été coupé récemment. L'installation mourait de froid. Deuxième signal.

La première salle était un réfectoire. Huit tables en métal, des plateaux encore posés, de la nourriture figée par le gel dans les assiettes. Des tasses de café intactes, le liquide transformé en glace noire. Les chaises étaient reculées — les gens s'étaient levés, mais pas dans la panique. Calmement. Comme si quelqu'un leur avait demandé de se rendre dans une autre pièce. Et il y avait autre chose — un terminal audio jouait encore de la musique en boucle. Un morceau classique, déformé par des haut-parleurs mourants, réduit à un filet de notes qui se répétaient dans le vide comme un souvenir. Ces gens mangeaient en écoutant de la musique. C'étaient des gens.

La deuxième salle était un laboratoire. Terminaux scientifiques alignés en rangées, hottes d'extraction chimique, spectromètres, centrifugeuses — du matériel de recherche de pointe, pas le genre qu'on trouve dans un repaire de terroristes. Sur un rebord, trois pots de plantes mortes — des feuilles brunes, recroquevillées, tuées par le froid quand le chauffage avait cessé. Le détail mit Prax mal à l'aise sans qu'il sache pourquoi. Peut-être parce que les gens qui cultivent des plantes ne fabriquent généralement pas d'armes de destruction massive. Les terminaux avaient été éventrés. Systématiquement — pas à la hâte, mais avec méthode. Ange remarqua des marques de bottes sur le sol. Des semelles tactiques, militaires, récentes. Au moins deux équipes étaient passées avant Echo.

La quatrième salle était celle des morts. Ils étaient regroupés. Onze. Onze corps. Blouses blanches. Effondrés les uns sur les autres dans une salle de conférence. On les avait rassemblés. Pas de blessures par balle. Pas de sang. Leurs visages étaient calmes. Des injections. Ange s'accroupit près du corps le plus proche. Une femme, la cinquantaine, cheveux gris coupés court. Son badge portait un nom — Dr. Elara Voss — et un logo civil, artisanal presque. Les CFP n'avaient pas l'air de terroristes. Ils avaient l'air de chercheurs universitaires qui avaient eu le malheur de s'installer dans le mauvais système.

« C'est pas nous qui avons fait ça. » La voix de Mout. Basse, pour que le canal tactique ne capte pas. « Non. C'est pas nous. »

Puis Ange vit le datapad portatif. Dans le coin de la salle, à moitié enfoui sous un pan de mur. Les nettoyeurs l'avaient raté. L'écran clignotait. Des fragments de données. Et des mots lisibles : Synthèse moléculaire stable. Reproductible à l'échelle industrielle. Alternative viable au quantanium raffiné. Le quantanium — ce minéral instable, volatil, qui se dégradait en quelques minutes après son extraction — était le sang de la civilisation interstellaire. Ceux qui contrôlaient son extraction contrôlaient tout. Ces scientifiques n'avaient pas fabriqué une arme. Ils avaient fabriqué un monde sans maîtres. Et quelqu'un les avait tués pour ça. « Commandant. Vous devez voir ça. »

◈   ◈   ◈

Prax fixait le datapad et sentait le sol se dérober sous ses pieds. Des scientifiques civils. Assassinés. Leurs recherches volées. L'installation nettoyée avec une efficacité qui sentait le professionnel. Et Echo envoyé ensuite, avec un briefing d'une page et des ordres d'élimination. Son regard glissa vers le corridor. Et c'est là qu'il le vit — les murs du corridor principal avaient été repeints. Récemment. La couche de peinture était plus fraîche que le reste. On avait caché quelque chose dans les murs.

Les tourelles. La réponse arriva comme un coup de poing. Elle arriva une seconde trop tard. « Piège. Tout le monde dehors. MAINTENANT. »

◈   ◈   ◈

Le monde explosa. Les tourelles s'activèrent dans un hurlement de servomoteurs — deux positions encastrées dans le plafond du corridor. Les premiers tirs déchiquèrent l'air à l'endroit exact où la formation se tenait une seconde plus tôt. La tourelle de gauche se bloqua — un servomoteur grippé par le froid de Bloom. Si les deux tourelles avaient fonctionné, personne ne serait sorti de ce corridor. La chance aussi fait partie de la guerre.

Prax plongea à couvert par réflexe — un mouvement qui sauva sa vie et tua Yersen, le spécialiste communication qui se tenait juste derrière lui. Puis les mercenaires surgirent. Pas de l'extérieur — des niveaux inférieurs, comme des cafards sortant des murs. Armés, coordonnés, en armures sans marquage. Ils connaissaient les lieux. Ils avaient eu le temps de se positionner. Le piège se referma comme une mâchoire.

Le corridor se transforma en abattoir. Harrow fut fauché en plein mouvement — deux impacts dans le thorax. Il glissa au sol, le dos contre le béton. Ses yeux trouvèrent ceux de Prax. Il secoua la tête. Lentement. Délibérément. Ne t'arrête pas. Prax ne s'arrêta pas. Denisov reçut un tir dans le dos en se retournant pour couvrir le repli. Falk se redressa, vida son chargeur, et prit un impact dans la gorge.

Mout — Mout le cinglé, Mout l'indéfectible — se jeta en avant plutôt qu'en arrière. Il franchit un seuil en roulant, se redressa dans une salle latérale et ouvrit le feu à bout portant sur deux mercenaires. Le premier s'effondra. Le second recula, et Mout lui fracassa le casque avec la crosse de son arme dans un geste qui n'avait rien de militaire et tout de la survie brute. « Dégagé à gauche ! Bougez, BOUGEZ ! »

Cook traînait quelqu'un — Ulos, le technicien de bord, un tir dans le ventre. Les mains de Cook, celles qui tremblaient le matin autour d'un gobelet de café frelaté, ne tremblaient plus. Elles agrippaient un harnais et tiraient un corps avec la force que seule la terreur peut donner. Saros rampait entre les corps, vérifiant les pouls. Vivant. Mort. Mort. Mort. Vivant. Il faisait le tri avec l'efficacité terrible d'un médecin de guerre.

Puis Ange — quelque part derrière eux, toujours calme, toujours plat — transmit sur le canal tactique : « Conduit de maintenance. Troisième salle à droite. » Prax n'hésita pas. « Repli par le conduit ! Tout le monde ! MAINTENANT ! »

Ange prit une balle dans l'épaule gauche en pivotant au mauvais moment. Il ne cria pas. Il dit simplement : « C'est bon. Allez. » Sept minutes. Sept minutes de chaos absolu dans des corridors trop étroits. Quand ce fut terminé, sept des seize opérateurs de la Task Force Echo gisaient dans l'installation. Et neuf survivants rampaient dans un boyau qui puait le câblage fondu et la poussière de béton.

ACTE III
Blanc
Saros

Le sas d'évacuation s'ouvrit sur le blanc. Pas le blanc d'une page ou d'un mur. Le blanc de Bloom — total, absolu, hurlant. La tempête de Frigid Knot avait tourné. Le vent charriait des cristaux de glace à cent kilomètres-heure. La visibilité tombait à trois mètres. La température, à moins quarante-sept. Neuf silhouettes émergèrent du sas et furent immédiatement avalées.

Saros portait Ange. Un mètre quatre-vingt-quinze de soldat blessé sur l'épaule d'un médecin qui n'avait pas porté un poids pareil depuis les exercices de Kilian, dans une autre vie. L'éclaireur était conscient — à peine — mais il perdait du sang à un rythme que le patch hémostatique ne contenait qu'à moitié. Ange murmura quelque chose. Saros se pencha pour entendre : « Les murs étaient repeints. Je l'ai vu trop tard. » Il délirait — ou il se confessait. Saros ne savait pas lequel. Il serra l'épaule d'Ange et continua à marcher.

Ils n'avaient couvert que quatre cents mètres quand le sol vibra sous leurs pieds. Le Starlancer TAC surgit du blanc comme un léviathan. Une silhouette massive et sombre qui déchira le voile de neige d'un coup, ses feux de position balayant le sol gelé. Cinquante mètres de plateforme d'assaut MISC, blindée, armée jusqu'aux dents. Le Starlancer TAC n'était pas un vaisseau subtil. C'était un tank spatial — conçu pour planer au-dessus d'un champ de bataille et transformer tout ce qui se trouvait en dessous en regret et en débris.

« AÉRIEN ! ÉCLATEZ LA FORMATION ! » Les neuf survivants se dispersèrent dans la tempête comme des éclats de shrapnel. Les canons laser martelaient la surface dans un rythme rapide et régulier — le sol tremblait à chaque décharge. La glace se fissurait en étoiles. Saros entendit un cri sur le canal. Hulriq. « Je suis touché ! Je suis— » Le signal se coupa. Hulriq avait quarante-cinq ans. Il racontait toujours la même anecdote sur un bar à New Babbage. Il devait prendre sa retraite dans trois mois.

Les Cutlass apparurent dans la tempête comme des miracles de métal. Saros hissa Ange dans le Cutlass de tête en hurlant sous l'effort. Le sang de l'éclaireur laissait une traînée sombre sur la rampe d'embarquement. Cook poussa Ulos à l'intérieur — il gémissait maintenant, le patch sur son ventre saturé. Mout sprinta depuis la crevasse avec Deng et se jeta dans le Cutlass comme un naufragé dans un canot. Prax arriva le dernier, courant en zigzag — le réflexe d'un homme qui avait vu trop de gens courir en ligne droite pour la dernière fois.

Le Starlancer TAC les repéra. Les premiers tirs frappèrent la glace à dix mètres de la rampe au moment exact où Prax franchissait le seuil. La rampe arrière refusa de se fermer — le mécanisme grippé par la glace. Mout traversa la soute en trois enjambées et donna un coup de botte dans le vérin hydraulique avec la précision que seul un homme qui connaît intimement les faiblesses de la construction Drake peut posséder. La rampe se ferma dans un claquement de métal. Les trois Cutlass décollèrent dans un nuage de cristaux de glace. Et c'est là que les Gladius apparurent.

Deux chasseurs Aegis, noirs, sans marquage, qui tombèrent sur les trois Cutlass depuis l'orbite haute comme des faucons sur des pigeons. Le premier Gladius ouvrit le feu sur le Cutlass de queue. Prax poussa les moteurs au maximum. « Alignement quantum ! Trente secondes ! » Dans la soute, Cook ferma les yeux, joignit les mains, et ses lèvres bougèrent sans qu'aucun son n'en sorte. Il priait. Cook, qui ne croyait en rien sinon le café et le devoir, priait.

Le HUD afficha les boucliers arrière qui fondaient sous les tirs. Trois pour cent. Deux. Un. Zéro. L'alignement quantum se verrouilla à l'instant exact où les boucliers moururent. Les trois Cutlass se comprimèrent en une ligne de lumière bleutée et disparurent. Le quantum les emporta loin de Bloom. Loin des tourelles et des Gladius et des mercenaires et des corps de leurs frères laissés dans une installation piégée.

Dans le silence du quantum, personne ne parla. Ils n'étaient plus des soldats de l'Empire. Ils ne savaient pas encore ce qu'ils étaient.

02
Chapitre 02

Le Corridor
des Cendres

Système Pyro — 2934 — Univers Star Citizen

ACTE I
Le tunnel bleu
Commandant Prax

Le quantum avait un son. Un bourdonnement grave, continu, qui montait des entrailles du drive et se propageait dans la structure du vaisseau. C'était le son de l'espace qui se comprimait autour d'eux — un cocon de lumière bleue qui isolait du reste de l'univers aussi efficacement qu'un tombeau. Le bourdonnement noyait les pensées mais pas les sons de l'intérieur. Et l'intérieur du Cutlass Steel de Prax était un catalogue de sons que personne ne voulait entendre. Le goutte-à-goutte du sang d'Ange sur le plancher métallique. Le sifflement ténu d'une micro-fuite dans le circuit de pressurisation. Et sous tout ça, la respiration d'Ulos — irrégulière, humide, le genre de respiration que Saros connaissait trop bien.

Prax fixait le tunnel bleu à travers la verrière du cockpit et sentait ses mains trembler sur les commandes. Pas de peur. L'adrénaline. Le corps qui rattrapait l'esprit, qui traitait enfin ce que l'esprit avait mis en file d'attente pendant le chaos : Yersen, fauché en se retournant. Harrow, le dos contre le mur, qui secouait la tête. Falk, qui s'effondrait au ralenti dans la lumière orange. Denisov. Et tous les autres dont il n'avait pas vu la mort parce qu'il courait.

Les Gladius noirs qui les avaient engagés en orbite de Bloom avaient vu leur alignement quantique. Ils connaissaient la destination. Et dans Pyro, un système où les points de navigation se comptaient sur les doigts d'une main, deviner où quelqu'un allait n'avait rien de difficile. « Cutlass Deux, rapport. » « Deux en ligne. Boucliers à quarante pour cent, coque intacte. Un réacteur de manœuvre qui tire un peu à gauche. Je peux gérer. » La voix de Pelo avait cette qualité particulière des pilotes nés — une nonchalance qui n'était pas de l'indifférence mais de la concentration si intense qu'elle ressemblait au calme.

ACTE II
L'œil du géant
Commandant Prax

Pyro V remplit la verrière du cockpit comme un horizon vivant. La lumière verte — un vert profond, toxique, strié de jaune sulfureux — inonda le cockpit au moment exact où les Cutlass émergèrent du quantum. Le géant gazeux occupait tout le champ visuel — pas comme une planète, pas comme un objet que le cerveau pouvait cadrer et comprendre, mais comme un mur. Un mur courbe de nuages tourbillonnants et de tempêtes visibles depuis l'orbite, chacune plus large que Bloom tout entière.

Les capteurs s'affolèrent. Radiations. Champs magnétiques. Turbulences gravitationnelles. Prax ouvrit la bouche pour répondre. Le détecteur de missiles hurla.

Quatre contacts. Quatre missiles en provenance de leurs six heures bas fonçaient sur les Cutlass — les Gladius avaient émergé du quantum sans sommation. Des missiles Arrester, rapides et maniables. « Missiles entrants ! Quatre contacts ! Contre-mesures, MAINTENANT ! » Les doigts de Prax frappèrent la console. Les lanceurs de contre-mesures crachèrent une volée de leurres — des projectiles incandescents qui jaillirent du Cutlass comme des étoiles filantes. Deux d'entre eux mordirent à l'hameçon. Le troisième passa à six mètres du Cutlass de Prax. Le quatrième rata le Cutlass de Pelo de justesse.

En combat ouvert, un Cutlass contre un Gladius n'avait aucune chance. C'était un camion contre une guêpe. Mais un camion pouvait aller là où une guêpe ne survivrait pas. « Tous les Cutlass, suivez mon lead. On plonge. » « On plonge où ? Commandant, devant nous c'est— » « Je sais ce que c'est, Deng. C'est notre meilleure chance. On descend dans la soupe. »

La première couche atmosphérique frappa le vaisseau comme une main géante. Les nuages de haute atmosphère avalèrent les trois Cutlass en quelques secondes — un brouillard vert-jaune, électrique, parcouru d'éclairs silencieux qui illuminaient les masses gazeuses de l'intérieur comme des veines de lumière. Le Cutlass gémissait — un son grave, continu, le son de l'acier Drake qui encaissait parce que c'était la seule chose que l'acier Drake savait faire. Les Gladius suivirent. Mais la légèreté qui faisait leur force en combat était leur faiblesse ici.

Le premier Gladius craqua à trente-trois pour cent de contrainte de coque. L'implosion d'un chasseur léger sous quinze atmosphères de pression gazeuse n'avait rien de spectaculaire. La coque céda d'un coup — des plaques qui se plièrent vers l'intérieur comme du papier mouillé. Pas de flamme. Pas d'explosion. Juste un flash sur le radar, puis rien. Les nuages de Pyro V avalèrent les débris sans même ralentir. « Un Gladius éliminé. Implosion. Le deuxième remonte. »

Pero coupa sa trajectoire de descente d'un coup de manche brutal, basculant son Cutlass à quatre-vingt-dix degrés. Il poussa le boost au maximum — toute l'énergie des capaciteurs dans les propulseurs, une accélération de huit G. Le Cutlass décrivit un arc circulaire, une boucle serrée que la physique n'aurait pas dû autoriser à un vaisseau de cette masse, et se retrouva assez proche du Gladius qui remontait. Mais ce n'est pas Pelo qui tira. C'est Mout. Depuis la tourelle dorsale, Mout avait vu la manœuvre de Pelo. Il avait compris avant que les mots ne soient échangés. Il tira. Trois rafales de gatling balistique. La première rafale arracha le bouclier ventral. La deuxième perça la coque. La troisième toucha le réacteur principal. Le Gladius se désarticula dans les nuages vert-jaune. « C'est ça la retraite, Commandant ? Tu restes assis et tu laisses les jeunes faire le travail ? »

ACTE III
Deng
Commandant Prax

Le Starlancer TAC émergea du quantum à dix kilomètres derrière eux. Il n'y eut pas d'avertissement. Pas de signal. Juste une signature massive qui apparut sur le radar comme un poing. Les Gladius avaient transmis leur position avant de mourir. Bien sûr qu'ils l'avaient fait. Des professionnels. Les missiles partirent avant que Prax n'ait le temps de crier. « Starlancer ! Dix kilomètres ! Missiles multiples ! »

Prax tira un nuage de brouilleur, puis largua les leurres — le projectile de brouilleur explosa devant le Cutlass, répandant un champ de particules qui brouilla toutes les signatures dans un rayon de trois cents mètres. Quand le nuage de brouilleur se dissipa, les missiles avaient perdu leur verrouillage. Quatre d'entre eux partirent vers les leurres en trajectoires confuses. Deux recalculèrent. L'un d'eux trouva le Cutlass de Deng.

Le missile Thunderbolt frappa le flanc tribord — exactement là où les tirs du Starlancer sur Bloom avaient affaibli la coque. L'impact ne fit pas de bruit dans le vide. Prax vit un flash blanc sur la gauche de sa verrière, une expansion de débris et de gaz qui se dispersa en un demi-cercle parfait, et le signal du Cutlass Trois disparut du HUD. Drake ne mettait pas de pods d'éjection sur les Cutlass. « Deng ! » — Pelo cria sur le canal. Un cri bref, étranglé. « Silence sur le canal. » La voix de Prax. Plate. Morte. La voix d'un homme qui avait déjà rangé ça dans une boîte il y avait vingt ans. « Quantum sur Adir. Maintenant. »

ACTE IV — V — VI
Adir · Les Canyons de Pyro IV · Rat's Nest

Adir était une lune morte. Les deux Cutlass émergèrent du quantum à quinze kilomètres de la surface — un paysage de montagnes déchiquetées et de cratères qui s'étendait à l'infini sous une lumière vert-jaune réfléchie par Pyro V. Le Starlancer émergea du quantum trente secondes plus tard. Les tourelles de taille cinq ouvrirent le feu à trois kilomètres. Prax poussa les moteurs au maximum. Les Cutlass utilisèrent le relief pour briser les lignes de tir — virage derrière une crête, accélération dans une vallée. La poursuite continua jusqu'aux canyons de Pyro IV, où l'atmosphère dense et toxique jouait contre le lourd gunship. Les Cutlass plongèrent entre les falaises de roche noire. Le Starlancer, incapable de manœuvrer dans les gorges, fut forcé de tirer dans des angles impossibles.

Deux Cutlass cabossés, fumants, un moteur en moins. Pyro IV rapetissait derrière eux. Il leur restait vingt pour cent de carburant quantique. Un seul saut. Rat's Nest était à portée — la station des Rough & Ready, au point Lagrange L5 de Pyro V. Des hors-la-loi. Des contrebandiers. Des gens qui ne posaient pas de questions tant qu'on payait. Ce n'était pas un choix. C'était la seule option.

Rat's Nest n'avait pas été conçue pour être accueillante. Un assemblage de modules Pyrotechnic Amalgamated datant du vingt-sixième siècle, raccordés par des corridors de pressurisation que personne n'avait entretenus depuis des décennies. Le sas du hangar se referma derrière les deux Cutlass. L'air de la station entra — tiède, sale, chargé de lubrifiant, de sueur et de nourriture réchauffée. L'odeur de la vie. La première odeur vivante depuis Bloom. Prax coupa les moteurs. Il resta dans le cockpit une minute de plus. Seul. Puis il glissa la main dans sa poche de cuisse gauche et toucha le holo-cadre. Sa fille. La glace à la fraise. Area 18. Cette fois, il regarda.

◈   ◈   ◈

Saros porta Ulos jusqu'à l'infirmerie de Rat's Nest avec Cook. Le scanner révéla ce que Saros savait déjà. Lacération de la rate. Hémorragie interne diffuse — le sang s'infiltrait dans la cavité péritonéale depuis des heures. Le médecin de Rat's Nest secoua la tête. « Il faudrait un bloc opératoire. Une transfusion de grade médical. Un chirurgien vasculaire et quatre heures. Je n'ai rien de tout ça. » « Qu'est-ce que vous avez ? » « De quoi le rendre confortable. » Saros ferma les yeux. Une seconde. Deux. Il les rouvrit. Il hocha la tête.

Cook ne quitta pas le chevet d'Ulos. Il resta assis sur le tabouret métallique, la main posée sur l'avant-bras du blessé — la même main, la même position, la même immobilité qu'il avait maintenue pendant tout le transit. Ulos ouvrit les yeux une dernière fois. Son regard — déjà lointain, déjà en train de se détacher — trouva celui de Cook. Ses lèvres bougèrent. Pas de son. Cook se pencha. Personne ne sut ce qu'Ulos dit. Cook ne le répéta jamais. Ulos ferma les yeux. Le moniteur afficha une courbe qui descendit lentement, comme un sentier qui descend vers une vallée. Puis la courbe devint une ligne.

En sortant de l'infirmerie, ils passèrent devant un écran mural qui diffusait une boucle Spectrum. Les mots étaient lisibles. Alerte de sécurité impériale. L'Advocacy recherche un groupe de mercenaires terroristes impliqués dans le massacre de onze scientifiques civils du Consortium des Citoyens pour la Prospérité sur la planète Bloom, système Pyro. Les suspects, opérant sous de fausses identités, sont considérés comme armés et extrêmement dangereux.

Les noms défilèrent. Pas leurs vrais noms — les identités de couverture. Les photos étaient floues, prises à partir de caméras de surveillance de spatioports, mais reconnaissables. Mercenaires terroristes. Pas des soldats. Pas des militaires UEE. L'Empire ne les avait pas seulement trahis — il les avait réécrits. Réinventés. Transformés en l'ennemi qu'il avait besoin qu'ils soient pour que l'histoire tienne debout. La Task Force Echo n'avait jamais existé.

Prax se tenait immobile devant l'écran. Son expression n'avait pas changé. Mais ses mains, ces mains qui avaient tenu les commandes pendant deux heures de poursuite sans trembler une seule fois, étaient refermées en poings. Il voyait autre chose. Les adresses. Les quartiers résidentiels d'Area 18. Le Workers District de Lorville. Les écoles. Les parcs. L'holo-cadre dans sa poche. Si l'Empire les avait déclarés terroristes, l'Empire irait chercher leurs familles.

Prax se tourna vers Saros. Vers Cook. Vers Mout. Vers Pelo. Il ne dit qu'un mot.

« Stanton. »

Ils n'étaient plus des soldats de l'Empire. Ils n'étaient plus des fugitifs. Ils étaient des pères et des mères, des frères et des sœurs, et leurs familles ne savaient pas encore que le monde venait de changer. La meute n'existait pas encore. Mais la rage qui la forgerait venait de naître.